"Crossley (1999) a par exemple proposé la notion d' "utopies en chantier" (working utopias) pour caractériser les approches radicales au chapitre de l'organisation. Il fait valoir que ces utopies en chantier créent et définissent, pour des raisons surtout défensives, de nouveaux espaces sociaux et économiques plus émancipateurs. Ce faisant, elles "élargissent et reproduisent des réseaux, engendrent de nouvelles formes de savoir et de pratique, et servent, du moins dans une certaine mesure, de "preuve" de la validité de ce que revendique le mouvement". Ainsi, les coopératives expriment leur propre identité culturelle, collective et politique, tout en créant le capital financier et social nécessaire pour garantir le maintien d'un espace émancipé appartenant aux travailleurs. De même, Melucci (1996) a qualifié les mutuelles ouvrières de "laboratoire de l'expérience", qui pourraient entraîner la création de formes innovatrices d'organisation, tandis que, selon McAdam, Tarrow et Tilly (2001), on peut distinguer les mouvements sociaux qui fonctionnent en tant que formes de "lutte transgressive" - qui remettent activement en question l'ordre social existant - de ceux qui constituent des formes de "convention endiguée", un terme appliqué aux organismes qui cherchent à coexister avec les formes dominantes, même si elles sont peut-être structurées de manières différentes de celles-ci.
"(...) il pourrait s'avérer plus pertinent d'examiner ce que des formes particulières d'organisation peuvent réaliser dans la pratique, plutôt que de s'attarder à leur capacité toujours limitée de monter un défi efficace à l'ordre établi du capitalisme contemporain. (...)
"Le concept d'espace social occupe un rôle important dans cette approche. Lefebvre (2000) a par exemple montré que l'espace social est loin d'être uniforme, et que les acteurs et les groupes sociaux peuvent construire diverses formes culturelles qui - même si elles sont limitées de diverses façons - coexistent mutuellement, tout en se développant indépendamment les unes des autres. Cela implique qu'il pourrait être possible de réaliser le changement social au moyen de pratiques différentes, alternatives, synchroniquement, au présent. Une telle optique se démarque des visions plus traditionnelles du changement social radical, pour lesquelles le "vrai" changement dépend de la mobilisation collective en vue d'une transformation diachronique (à l'avenir) (Melucci, 1996)."
(Len Arthur, Tom Keenoy, Russell Smith, Molly Scott Cato et Peter Anthony, "L'argent ou l'être humain ? Le potentiel radical de l'économie sociale au Royaume-Uni", dans Juan-Luis Klein et Denis Harrisson (dir.), L'innovation sociale. Émergence et effets sur la transformation des sociétés, Québec : Presses de l'Université du Québec, 2007, p. 262-263.)
Ce que ce texte stimulant passe sous silence ou du moins ne développe pas, mise à part la question du contexte - c'est-à-dire avant tout de l'État - c'est la question du mouvement des choses à différentes échelles et de la tendance, aussi contradictoire qu'elle puisse être, qui s'en dégage. En effet, ces formes d'organisation, qui concrétisent l'action collective, dessinent et impriment un mouvement, une tendance - mais toujours dans des contextes donnés et à des échelles données. Alors que certains secteurs se radicalisent, d'autres sont en perte de vitesse ; on le voit dans la lutte contre la hausse des frais de scolarité dans le monde universitaire et collégial, où le durcissement de certains groupes gagnés à la vision néo-libérale répond à l'effervescence de secteurs de plus en plus militants. Un grand danger qui guette ceux-ci, c'est l'isolement au sein du monde de l'enseignement supérieur ou par rapport à d'autres secteurs de l'économie et de la société. Par contre, leur mouvement même pourrait aussi devenir le catalyseur de luttes plus vastes mobilisant des pans de la population prêts à traduire par des actions leur frustration par rapport à la néo-libéralisation de leurs conditions de vie. C'est là que l'écart des secteurs, des niveaux, des échelles peut rapidement être surmonté et que de nouvelles formes d'unité peuvent apparaître.
Il faudrait aussi parler de l'apprentissage. Car sans elle, toute la militance que je viens d'évoquer ne serait qu'un feu de paille. On n'avance, on ne se développe, on ne s'émancipe qu'à condition d'apprendre, c'est-à-dire d'établir des liens, de les approfondir - dans la théorie, mais aussi dans la pratique. Ce n'est qu'ainsi qu'on peut élaborer les formes d'organisation qui permettront de conserver les leçons théoriques de l'action, ses découvertes pratiques, ainsi que les réseaux qu'elle aura engendrés, afin que la théorie, la pratique et l'organisation puisse susciter et alimenter d'autres luttes. Ce n'est aussi qu'ainsi qu'on peut renouveler dans un esprit critique les formes organisationnelles, qui sont la médiation indispensable de l'action ("L'organisation est la forme de la médiation entre la théorie et la pratique", disait Georg Lukacs), afin de les empêcher de s'imposer comme "naturelles" ou "inévitables", et de contraindre et de dominer ceux et celles qui les ont créées et qu'elles devraient servir.
Paul Leduc Browne
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