Il y a un siècle, Lénine écrivit : "Engels développe la notion de cette "force" qui s'appelle l'État, force issue de la société, mais se plaçant au-dessus d'elle et lui devenant de plus en plus étrangère. Cette force, en quoi consiste-t-elle principalement? En des détachements spéciaux d'hommes armés disposant de prisons, etc." (L'État et la révolution) Contemporain de Lénine, le célèbre sociologue Max Weber définit l'État comme le monopole de l'exercice de la violence légitime sur un territoire donné. En cela, ils s'avéraient d'authentiques successeurs de Thomas Hobbes, ce philosophe anglais du 17e siècle, pour qui l'État résultait de la création d'un monopole de la violence dans le but d'assurer la paix sociale : "Les conventions, sans l'épée, ne sont que des mots, et sont sans force aucune pour mettre qui que ce soit en sécurité." (Léviathan)
Depuis, les politologues ont investi des efforts colossaux pour démontrer que ces définitions étaient simplistes ou incomplètes. S'ils ont raison qu'on ne saurait réduire tout ce que fait l'État à la violence, il ne fait aucun doute que ce sont les moments de crise qui révèlent la vraie nature des institutions et des organisations. C'est à de tels moments, lorsque les partis en présence ne veulent plus ou ne peuvent plus négocier des compromis ou faire des concessions, lorsque leur marge de manoeuvre ne semble plus assez grande, que les masques tombent et que le caractère essentiel des acteurs et des institutions se dévoile. La violence étatique, latente en temps normal, alors que la vaste majorité des citoyens ne défient pas la légitimité des gouvernants, se manifeste, souvent de manière abrupte et très brutale.
Pierre Elliott Trudeau l'avoua très explicitement en 1970, lorsqu'il dit: "Je crois que la société doit prendre tous les moyens à sa disposition pour se défendre contre l'émergence d'un pouvoir parallèle qui défie le pouvoir élu dans ce pays et je pense qu'il n'y a pas de limite à la portée de cela. Tant qu'il y a un pouvoir ici qui remet en question les représentants élus du peuple, je pense qu'il faut arrêter ce pouvoir et je pense, je le répète, qu'il n'y a que des libéraux frileux qui ont peur d'avoir recours à ces mesures." Et quand on lui demanda jusqu'où il irait, il rétorqua : "Just watch me!" (Regardez-moi aller)
Cela étant dit, le noyau de détachements d'hommes armés ne sert que s'il maintient sa cohésion et reste au service du haut commandement de l'État. Si, par contre, une partie ou l'ensemble de ces détachements rentre à la maison ou s'aligne du côté des adversaires de l'ordre établi, alors c'est le coup d'État ou la révolution : le gouvernement tombe. Dans certains cas, l'État lui-même chancelle et, dans le vide ainsi créé, l'occasion se présente de créer un nouvel ordre politique et social.
Paul Leduc Browne
Réflexions à partir de la problématique de l'Axe "Conditions de vie" du Centre de recherche sur les innovations sociales.
vendredi 8 juin 2012
vendredi 1 juin 2012
La poésie et le changement social
Dans son livre Illusion and Reality, Christopher Caudwell analyse la nature et la fonction sociale de la poésie. Il met l'accent sur la fonction de la poésie dans le changement social. Dans le passage qui suit, il s'appuie sur l'exemple des chants des travailleurs lors des récoltes dans les sociétés précapitalistes, afin d'illustrer comment la poésie permet de travailler les émotions et ainsi de transformer les individus pour qu'ils puissent innover et changer leurs circonstances.
"The tool adapts the hand to a new function, without changing the inherited shape of the hands of humanity. The poem adapts the heart to a new purpose, without changing the eternal desires of men's hearts. It does so by projecting man into a world of phantasy which is superior to his present reality precisely because it is a world of superior reality - a world of more important reality not yet realised, whose realisation demands the very poetry which phantastically anticipates it. (...) But only by means of this illusion can be brought into being a reality which would not otherwise exist. Without the ceremony phantastically portraying the granaries bursting with grain, the pleasures and delights of the harvest, men would not face the hard labour necessary to bring it into being. Sweetened with a harvest song, the work goes well. Just because poetry is what it is, it exhibits a reality beyond the reality it brings to birth and nominally portrays, a reality which though secondary is yet higher and more complex. For poetry describes and expresses not so much the grain in its concreteness, the harvest in its factual essence - which it helps to realise and which are the conditions for its own existence - but the emotional, social and collective complex which is that tribe's relation to the harvest. It expresses a whole new world of truth - its emotion, its comradeship, its sweat, its long-drawn-out wait and happy consummation - which has been brought into being by the fact that man's relation to the harvest is not instinctive and blind but economic and conscious. Not poetry's abstract statement - its content of facts - but its dynamic role in society - its content of collective emotion - is therefore poetry's truth."
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