samedi 3 mars 2012

La démocratie délibérative et ses limites

L'idée de la démocratie délibérative consiste en une stratégie de dépassement de la particularité et du factionnalisme. Cette stratégie consiste non pas en l'imposition autoritaire d'une idéologie par l'État, mais en la construction consensuelle d'une position commune par des citoyens égaux en statut et égaux en leur droit d'intervenir et de participer à la discussion.

Cette démocratie délibérative peut comporter un élément de représentativité. Ainsi, un jury de citoyens peut agir au nom de l'ensemble, comme dans les cas des procès, des commissions d'enquête, des consultations des genres menées par les commissions Spicer et Romanow). Un tel jury a comme fonction d'expliciter et de former les représentations communes de la collectivité. Les parlements peuvent en principe exercer cette même fonction. La démocratie délibérative pourrait ainsi généraliser le principe au coeur du débat parlementaire. Cependant, cela ne serait vrai que de systèmes parlementaires qui ne se fondent pas sur le principe agonique qui caractérise les régimes de type Westminster.

En même temps, la participation à la discussion a une composante additionnelle, à savoir l'épanouissement de ceux qui y sont admis (du moins dans le cas idéal). Dans la mesure où les nouvelles technologies de l'information permettent d'élargir le débat à la masse des citoyens, on peut parler de démocratie directe.

Si la démocratie délibérative est en quelque sorte un modèle pour surmonter les limites des autres formes de démocratie, il reste des questions à poser à son sujet aussi. D'une part, l'objectif est de dépasser les intérêts particuliers (des individus ou des groupes) qui sont à l'origine des factions. Il s'agit de permettre aux citoyens de découvrir ou de construire un intérêt général ou un bien commun qui n'est pas que la somme des intérêts particuliers. C'est une vision qui se démarque du libéralisme classique. C'est la politique du consensus. Au-delà de ce qui particularise les gens en tant qu'individus, en termes de genre, en tant que membres d'une classe, d'une ethnie, d'une langue ou d'une région, ils et elles s'affirment en tant que citoyens et citoyennes. 

Cependant, leurs intérêts et leurs identités particuliers n'en disparaissent pas pour autant. Le marché (lire : la propriété privée) ne cesse pas d'exister. L'inégalité entre les hommes et les femmes, entre les nations et les ethnies, n'est pas pour autant éliminée. Les arguments en faveur de la démocratie délibérative ne peuvent pas nous faire croire qu'au-delà de ce qui les divise, les opprimés vont s'asseoir avec leurs oppresseurs et débattre "rationnellement" de l'intérêt général qui les unit et formuler une vision du bien commun. Certes, c'est ainsi qu'on a pu concevoir l'État-providence : un compromis social favorisant les intérêts de tous au-delà de leur immédiateté. On peut par contre se demander quel bien commun pourra être formulé par une collectivité traversée d'inégalités structurelles très profondes. On ne peut faire fi du rapport des forces. Tant que les opprimés ou les subordonnés n'auront pas à leur portée une arme ou une capacité susceptible de menacer profondément les dominants, ceux-ci ne feront pas de concessions significatives. Et là, on ne parle plus de démocratie délibérative, mais de lutte.

D'autre part, sur quel fondement idéologique la démocratie délibérative aura-t-elle lieu ? Les défenseurs du concept ont à l'esprit un modèle éclairé de rationalité communicationnelle. Dans la pratique, toutefois, le débat public a tendance à tout le moins à s'asseoir sur des prémisses données a priori, qu'il n'est pas possible de remettre en question. Il y a d'une part ce qu'on accepte sans même en être tout à fait conscient, tellement il semble naturel : comme le souligne Chris Hedges, par exemple, on peut critiquer les effets du capitalisme aux États-Unis, mais pas remettre en question le système capitaliste en soi. Dans d'autres situations, il peut s'agir d'une identité nationale ou d'une croyance religieuse. Il est clair que la force la plus puissante d'unification et de création d'un consensus est la foi commune. Elle permet, comme rien d'autre, de surmonter les intérêts particuliers et de se ranger du côté de la collectivité. D'autre part, il y a la définition a priori de l'ordre de jour, c'est-à-dire de ce qu'il est permis de discuter et des modalités de discussion qui sont permises. 

Paul Leduc Browne

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