vendredi 31 août 2012

Les élections : un outil de transformation sociale ou de reproduction de la domination?



Faut-il aller voter ou s’assujettit-on en le faisant à sa propre domination par un système inique ?


Vieux débat ! Jusqu’au 19e siècle, tous étaient d’accord que le principe même du gouvernement représentatif allait à l’encontre de la démocratie, puisque fondé sur le principe aristocratique : le pouvoir souverain y est exercé par « les meilleurs » et subi par le peuple. Que celui-ci aille aux urnes voter pour des représentants ne change rien au fait que ce sont ceux-ci qui exercent ensuite le pouvoir sur lui jusqu’aux prochaines élections. Et si, officiellement, les représentants gouvernent « au nom » du peuple, il n’en reste pas moins que ce « mandat » reçu du peuple confère aux gouvernants une marge d’action extrêmement vaste, limitée uniquement par les « checks and balances », les contrepoids mis en place sur le plan constitutionnel pour endiguer l’arbitraire des représentants : division des pouvoirs (exécutif-législatif-judiciaire, fédéral-provincial), droits des citoyens, protection des minorités, etc.

À partir de la fin du 18e siècle, des débats s’amorceront pour essayer de penser la démocratie représentative au-delà de l’opposition classique entre la démocratie (exercice direct du pouvoir souverain par le peuple) et l’aristocratie. Mais tous ces efforts, malgré la sophistication dont ils ont souvent fait preuve, n’ont pas su résoudre l’aporie d’un régime politique qui accorde à quelques-uns le pouvoir sur l’ensemble, mais en prétendant que c’est celui-ci qui est l’ultime auteur des actes de ses maîtres.

L’institution des élections comme une compétition entre une poignée de formations politiques a fait en sorte que le système représentatif devient un simulacre de la concurrence marchande (ou de l’épreuve sportive, ce qui, de nos jours, sont deux réalités tellement enchevêtrées qu’il serait difficile de les dissocier), comme Schumpeter l’avait montré avec beaucoup de « réalisme » cynique. Le déroulement des campagnes électorales aux Etats-Unis en particulier illustre combien la possibilité d’y participer de manière significative dépend de filtres très opaques : la capacité de déployer des sommes fabuleuses d’argent ; l’occasion et la volonté de s’inscrire à la liste des électeurs éligibles ; l’accès aux médias. Ce n’est pas pour rien qu’on a baptisé le régime politique étatsunien un État à parti unique avec deux partis en alternance.

Un système de scrutin majoritaire uninominal à un tour comme au Canada a historiquement eu tendance à produire un régime à deux partis dominants qui essayent de créer de grandes coalitions d’intérêt et à graviter vers le centre de l’échiquier politique, afin de s’attirer l’appui du plus grand nombre possible d’électeurs. Les partis politiques dont l’objectif est un changement systémique profond auront tendance à être très marginalisés dans un tel contexte. Les politologues ont souligné la stabilité de telles grandes coalitions (Aristote déjà insistait sur l’idée que les régimes politiques les plus stables reposaient sur une importante couche moyenne de citoyens) ; mais cette stabilité s’achetait au prix d’une distanciation de plus en plus grande entre la volonté de chaque citoyen et les actions des gouvernements. Aujourd’hui, tout l’appareil des partis et des conglomérats médiatiques vise à éclipser tout parti politique qui n’embrasserait pas le néolibéralisme. La situation au Québec en 2012 illustre cela, alors que seuls trois partis politiques néolibéraux ont une chance de former un gouvernement, alors que les partis qui représentent une véritable alternative sont marginalisés.

Il faut aussi dire que le moyen de choisir les représentants fait aussi partie du problème. Rousseau croyait que les citoyens seraient plus portés à penser l’intérêt général s’ils pouvaient plonger dans leur for intérieur, libres de l’influence des autres. C’est seulement ainsi, pensait-il, que chacun, ne réfléchissant que par lui-même, serait à même de se hisser au-dessus des intérêts particuliers de tel ou tel groupe et de ne pas faire obstacle à la volonté générale. Or, à l’ère des communications de masse, les intérêts particuliers de toutes sortes passent outre le bouche-à-oreille pour pénétrer la conscience de chacun, formant et déformant l’intellect et la moralité individuelles. De plus en plus, les partis politiques se sont dotés de moyens raffinés d’identifier des gammes de « produits électoraux » susceptibles de plaire à des marchés d’électeurs variés. La coalition d’intérêts présentée lors des élections peut alors ressembler davantage à une somme bigarrée de promesses ciblant des groupes ayant en fait peu en commun qu’à un regroupement idéologiquement et socialement cohérent. Toute démocratie digne de ce nom doit assurer un processus proprement éducatif et formateur de délibération individuelle et collective. On ne peut pas laisser chaque citoyenne et citoyen dans son isolement par rapport au dialogue et à la réflexion communs et continus avec les autres, sans quoi chacun sera tout seul avec les machines publicitaires et propagandistes de l’État et des appareils politiques (et intérêts économiques) qui le constituent.

Cela étant dit, il faut se garder de fonder trop rapidement un refus de participer aux élections sur cette critique de la démocratie représentative. S’il est vrai que le gouvernement représentatif abolit l’autonomie de l’individu et des collectivités au profit de leur hétéronomie, on est mieux de ne pas présenter cet argument comme un absolu moral, en faisant abstraction des conditions matérielles. Élire un gouvernement « représentatif », c’est se donner un maître, soit. L’action de voter pour un tel gouvernement constitue une collusion avec sa propre sujétion à la domination d’autrui : sans doute. Mais il faut ajouter deux considérations, l’une au niveau des principes, l’autre au niveau des tactiques.

Du point de vue tactique, il faut se demander si tous les partis sont pour autant les mêmes ? Peut-on prévoir des conséquences différentes selon le parti qui prend le pouvoir ? Ces conséquences sont-elles négligeables ? Le problème ici, c’est qu’un argumentaire anarchiste très souvent cible l’État comme une abstraction à rejeter en bloc, sans s’interroger sur ce qu’il représente concrètement. Or, l’État est un ensemble de rapports sociaux : toute la hiérarchie des rapports de classe et des autres rapports de pouvoir se reproduit en lui et à travers lui. Dans ces classiques de la sociologie politique que sont Les luttes de classe en France et Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, Marx montra comment différents partis avançaient les intérêts de différentes fractions et coalitions de classe. Aujourd’hui, on peut voir que le gouvernement Harper représente de manière assez étroite l’industrie pétrolière et l’industrie minière, ainsi que des intérêts régionaux et des groupes d’appartenance (notamment religieux). Là où le Parti Libéral du Canada et feu le Parti Progressiste-Conservateur se ressemblaient quand même beaucoup, en tant que deux partis fermement ancrés dans la base sociale des milieux financiers de Toronto, le Parti Conservateur de Harper représente un changement qualitatif significatif. Vu les dommages qu’il cause, peut-on le laisser aller en se disant que tous les partis se valent, que le vrai pouvoir est dans la rue et que voter est un leurre ? Comment être indifférent à l’identité du maître qu’on s’est donné, lorsqu’on sait que certains maîtres infligeront tellement plus de peine que d’autres ?

Par analogie, s’abstiendra-t-on de critiquer tel ou tel recteur d’université, parce que tous les recteurs sont des maîtres et donc également condamnables ? Ou cherchera-t-on à se doter du recteur le moins destructif ou réactionnaire possible, sans abandonner le combat pour une université sans recteur, dans une société sans État ?

Il peut également être pertinent d’élire des représentant-e-s qui pourront se servir d’assemblées et de parlements comme de tribunes, afin d’opposer et de proposer. Un brillant exemple fut Karl Liebknecht, co-fondateur avec Rosa Luxemburg du Parti communiste allemand, qui se servit de son statut de député pour dénoncer l’impérialisme militaire de l’État allemand et le capitalisme. Plus près de nous, on ne peut que saluer les efforts d’Amir Khadir en tant que député à l’Assemblée nationale du Québec. Appuyer de tels députés comme des tribuns du peuple n’implique pas en soi souhaiter les avoir comme maîtres. Rosa Luxemburg a publié des pages convaincantes soulignant l’importance de se servir de toutes les tribunes, mais dénonçant tout socialiste qui participerait à un gouvernement « bourgeois » (comme le socialiste français Millerand).

Du point de vue  des principes, le problème est-il le vote en soi ou plutôt le vote dans le contexte du gouvernement représentatif aristocratique ? Voter pour choisir les orientations de la collectivité, les finalités de la répartition des ressources, sera sans doute toujours nécessaire. L’élection d’individus à des postes peut-être pas toujours. Aussi, l’élection de délégués, d’exécutants dotés de mandats limités et précis, n’est pas la même chose que celle de députés plénipotentiaires jouissant d’un mandat ouvert de plusieurs années.

Toute véritable démocratie, en tant que participation directe du peuple dans le gouvernement de l’affaire publique, exige la participation réelle de tous et de toutes. Cette participation doit revêtir des formes nécessaires et appropriées, c’est-à-dire être juste, inclusive, transparente, prévisible. Elle soit donc se dérouler dans des temps et des espaces qui permettent son actualisation optimale. En un mot, il faut qu’elle passe par des formes institutionnelles et organisationnelles. La « rue » en tant que telle n’est pas la démocratie, parce que toute la vie ne se passe pas dans la rue, parce que tout le monde n’est pas dans la rue, parce qu’il faut que les citoyennes et citoyens aient un regard, une voix, un vote qui embrassent l’ensemble de la vie sociale – et que ces voix et ces votes comptent. Mais pour qu’elles le fassent réellement, il faut réaliser l’égalité des conditions (William Morris) de toutes et de tous, pour que nul groupe ne puisse, par son contrôle prépondérant des ressources économiques, de la force ou des moyens de persuasion, déformer la vie politique.

 Paul Leduc Browne

mercredi 8 août 2012

L'inévitabilité d'une transformation sociale en profondeur

Terry Eagleton souligne le fait que tout passe, tout change. Il note que le capitalisme, que tant de gens aujourd'hui croient permanent, est "one of the most sickeningly fragile systems which history has ever witnessed." Il ajoute : "The idea that there is anything graven in stone about this roller coaster of a system is laughable enough; but so is the assumption that its victims are now so spiritually lobotomized, so passive and docile, that they would be unlikely to twitch an eyebrow were the Second Coming to take place in their front gardens. This may be the view of some jaded cultural theorists, but it is certainly not the view of Whitehall or the White House. If there is one moral certainty in all this, it is surely that people will rise up against the system the moment it is rational for them to do so. That is to say, the moment when it becomes tolerably clear that there is nothing any longer in the system for them; that the perils and discomforts of disaffection outweigh the meagre gratification of conformism; that sheer apathy is no longer materially possible; that even an obscure, untested political alternative would be better than what they are landed with; and that anger at the unjust way in which they are being treated is more powerful than fatalism and fear. Such moments don't of course come often, since it is rational not to rebel against a social system, whatever its grave deficiencies, as long as it is still capable of delivering you just enough gratification to outweigh the risk and laboriousness of seeking an alternative. Once it is not capable of this, however, men and women will take to the streets as surely as night follows day." ("Utopia and its Opposites," The Socialist Register, 2000)

lundi 30 juillet 2012

Le temps du changement social

“(I)t is natural for people to say to an earnest reformer, tell us what it is that you wish to have done at once, and then we will look at the matter; and all the more natural perhaps when the aim of the speaker is far reaching and all inclusive, when in fact he is preaching a change in the basis of society and not a mere palliation of its worst evils: because people say, and reasonably, we cannot be expected to change that basis suddenly, to go to sleep on Saturday night in our present condition & wake up on Monday morning with the revolution accomplished and everything going smoothly with a contented population round about us.  There must be a long period of half-formed aspirations, abortive schemes, and half measures interspersed with doubtful experiments, disappointment, reaction, and apathy before we get anywhere near the beginning of the obvious and dramatic change which people know as revolution, and it is a matter of course that people should ask the would-be revolutionists what the first step is to be …” (William Morris, “Equality,” ed. Florence Boos, Pre-Raphaelite Studies, 20 (New Series) (2011): 57.)

samedi 28 juillet 2012

Propagande et transformation sociale (3)


Si toute propagande a tendance à construire un groupe d’appartenance, elle n’emprunte pas forcément et toujours la voie de l’exclusion explicite de l’Autre. Souvent, la propagande cherchera plutôt avant tout à brosser un tableau attrayant du groupe d’appartenance. Dans son livre, Reclaiming William Morris, Michelle Weinroth montre par exemple comment le célèbre homme d’État britannique, Stanley Baldwin, chercha à rallier le peuple en lui faisant miroiter l’idylle d’une Angleterre rurale et ensoleillée, où les brises d’été imprégnées du parfum des fleurs sauvages venaient rafraîchir les braves campagnards.

Le patriotisme s’alimente souvent de tels portraits du pays, pleins de rappels d’expériences d’enfance (réellement vécues ou imaginées) de vacances passées dans la nature, pleins d’évocations de paysages. Les images par lesquelles CBC et Radio-Canada mettent fin à leurs journées d’émissions en sont un bel exemple : on y voit avant tout de splendides paysages ruraux et urbains a mari usque ad mare, de Terre-Neuve à l’Océan Pacifique, mettant en scène et en valeur l’immensité sublime du Canada, célébrant la beauté spectaculaire de ses fjords, de ses montagnes, de ses fleuves et de ses prairies, créant l’impression que l’État canadien est aussi solide et durable que cette nature sempiternelle.

Plusieurs vidéos célébrant les manifs-casseroles au Québec en 2012 offrent un tout autre, mais très bel exemple de messages propagandistes qui construisent de manière esthétique une communauté idéale, non seulement afin de recueillir l’appui des partisans, mais afin de transformer la façon la manière dont les gens vivent la lutte et ses enjeux. La superbe vidéo de Jérémie Battaglia, « Casseroles – Montréal, 24 mai 2012 » (http://vimeo.com/42848523), est un modèle dans ce genre. Il nous montre, pendant un peu moins de quatre minutes, des personnes de tout âge et de toute condition marchant dans la rue en tapant sur des casseroles. Il s’en dégage non seulement le puissant sentiment d’une joie débordante, d’une liberté qui surgit, de l’unité et de l'ampleur extraordinaire d’un mouvement, mais aussi d’un monde nouveau qui éclôt. Ce petit film fait naître en chacun une utopie, celle de « la foule immense où l’homme est un ami », pour citer le vers de Paul Éluard.

Toutes les tendances politiques déploient des efforts de propagande qui mettent en scène des activités collectives visant un but commun dans le but d’inspirer l’allégeance et l'identification à un groupe d’appartenance. L’exemple classique, encore minutieusement étudié aujourd’hui, tant il était efficace, est le film de Leni Riefenstahl, « Le triomphe de la volonté », apologie de Hitler et paean à la gloire du Parti national-socialiste allemand.        

Le court film de J. Battaglia et celui, beaucoup plus long, de Leni Riefenstahl, sont toutefois aux antipodes l’un de l’autre.

Leni Riefenstahl cherchait non seulement à présenter l’image d’un peuple uni, homogène, mû par la volonté d’un seul homme. Elle voulait aussi inculquer le sentiment d’appartenir à cette nation par le martèlement d’images dépeignant la synchronisation toujours plus intense et plus forte des gestes et des paroles sous la tutelle du Führer, le tout culminant en la transformation complète des individus en une seule masse n’agissant plus que comme instrument de ce chef.

Dans le vidéo de J. Battaglia, le rassemblement et l’union toujours plus grande des gens n’enlèvent rien de leur individualité. S’ils deviennent cette « foule immense où l’homme est un ami », ce n’est pas pour se confondre avec la masse ou marcher au pas, mais bien pour s’affirmer dans toute leur diversité et toute leur singularité. Ce n’est qu’ensemble qu’ils peuvent vraiment s’épanouir, devenir eux-mêmes, en tant qu’individus. La collectivité n'est pas ici la finalité de chaque individu, simple rouage et instrument de la volonté de l'État totalitaire, comme chez Riefenstahl. Au contraire, la finalité est l'épanouissement de l'individu ; mais ce n'est qu'ensemble que les individus peuvent y arriver.

Ces exemples illustrent comment l’utilisation savante de techniques littéraires et esthétiques permet de créer un lieu ou un événement d’où émerge une communauté idéale, qui incarne l’utopie du groupe d’appartenance avançant ensemble vers un objectif commun. À noter que l’absence explicite de l’adversaire dans ces récits ne signifie pas qu’il n’est pas visé, lui aussi. Car il est bien là, sous-entendu, non dit, spectre qui hante l’imagination et qu’il s’agit précisément de rejeter en le reléguant à la catégorie de tout ce qui n’est pas la communauté utopique qu’on vient de construire.

Paul Leduc Browne 

vendredi 27 juillet 2012

Propagande et transformation sociale (2)


Mon dernier billet offrait quelques pensées au sujet de la fonction de la propagande dans le changement social. Il restait toutefois à un niveau très général. L’esquisse des dimensions éthique et esthétique de la propagande permet de mieux saisir comment elle fonctionne pour assurer la reproduction d’une cohésion sociale ou pour déstabiliser celle-ci et apporter le changement.

Comme je l’ai affirmé dans le billet du 1er juillet, une façon très commune de rallier ses partisans est de construire un adversaire au moyen d’une campagne de propagande et de le rejeter en raison de ses prétendues tares morales. En politique, les forces qui veulent apporter un changement radical le font autant que les défenseurs du statu quo, mais autrement, puisque ceux-ci défendent généralement le pouvoir politique et économique établi, alors que les partisans du changement radical ont tendance à s’opposer à celui-ci.

Ainsi, tant les partisans du changement radical que les défenseurs du statu quo affichent leur pureté morale ou idéologique, tout en dénonçant l’immoralité de l’adversaire qu'ils ont construit : son opportunisme, sa vénalité, sa corruption, son appui – subjectif ou objectif – à des intérêts égoïstes, partiels et partiaux, voire son sexisme, son racisme, son autoritarisme, etc. Vu le besoin de faire mal paraître l’adversaire et vu l’impératif de décourager toute tentation des partisans de se rapprocher de lui, cette dénonciation morale assumera souvent un ton moqueur, sarcastique, indigné, colérique. L’adversaire, humilié, aura ainsi un moins grand pouvoir d’attraction. Les partisans dont la propagande cherche à cimenter l’allégeance craindront d’être associé à l’adversaire, de peur de subir le même sort. La propagande ne peut laisser planer de doute quant à l’identité de ceux et de celles qui sont supérieurs sur le plan éthique et intellectuel, et de ceux et de celles qui sont inférieurs ou condamnables. On essaye de faire ressentir de la honte à ceux qui pourraient même pour un instant douter de la culpabilité et de la bassesse de l’ennemi.

On a beaucoup parlé dans les médias au cours du printemps dernier de l’utilisation de l’humour par le premier ministre Charest. On a aussi pu observer qu’il s’agit d’un humour par moments moqueur et sarcastique. Il en va de même des porte-parole du gouvernement Harper, qui préfèrent souvent ridiculiser leurs adversaires, plutôt que de débattre avec eux. (On se souviendra du traitement qu’ils ont réservé à Stéphane Dion.)

Les défenseurs du statu quo sont toutefois loin d’avoir le monopole de la polémique railleuse et sarcastique. Karl Marx, par exemple, en était un maître. Il suffit de lire des ouvrages tels que La Sainte famille, L’Idéologie allemande, La misère de la philosophie ou Le Capital.

Les partisans du changement radical se distinguent toutefois des défenseurs du statu quo par le fait que ceux-ci sont en principe proches du pouvoir économique et politique (ou croient l'être), alors que ceux-là sont le plus souvent dans une position subordonnée et oppositionnelle (ou pensent l'être). Imbus du sentiment que le pouvoir hégémonique est une condition naturelle, pleinement confiants en eux-mêmes, les défenseurs du statu quo ne sont pas faciles à intimider au moyen de sarcasmes. L’indignation et l’affirmation de leur propre supériorité morale sont l’attitude de choix des partisans du changement radical lorsqu’ils dénoncent le statu quo et les agissements de ses défenseurs. Les partisans du changement radical ont tendance à réserver leurs sarcasmes pour leurs adversaires internes, c'est-à-dire les individus et les tendances politiques qui leur sont proches. Encore une fois, Marx et Lénine étaient des modèles dans le genre. On songe à la démolition par Marx de Bruno Bauer, Max Stirner, Pierre-Joseph Proudhon.

Dans les mouvements d’opposition et de résistance, qui sont souvent sur la défensive, on cherche à consolider le noyau du groupe en se livrant à des polémiques moralisatrices ciblant tous ceux et toutes celles qui ne se conforment pas en tout temps aux attitudes et au comportement collectifs. On tombe ainsi souvent dans le sectarisme : les militantes et les militants ont tendance à consacrer le gros de leurs efforts au renforcement de leur tendance, de leur ligne, de leur groupuscule, aux dépens des autres militantes et militants du mouvement. Ce que Bourdieu appellerait le capital ainsi accumulé devient la base d’un micro-pouvoir de quelques idéologues sur un groupe de militantes et de militants. Afin d’assurer son hégémonie dans ces situations, on n’hésitera pas à se livrer à des dénonciations visant à diviser l’ensemble entre les « purs » et les « impurs », ceux et celles qui se conforment à une certaine interprétation de l’idéologie et à la conduite qu’elle prescrit – et les autres. Si certaines tendances politiques semblent s’y adonner davantage que d’autres, c’est une réalité dans tous les milieux d’opposition marginaux qui essayent de construire une identité distincte, afin de faire concurrence aux autres groupes et tendances. Les anarchistes n’y échappent pas davantage que les communistes qu’ils traitent d’autoritaires. 

Paul Leduc Browne

dimanche 1 juillet 2012

Propagande et transformation sociale (1)


La propagande représente un outil incontournable du changement social. Afin de rassembler celles et ceux qu’on cherche à impliquer dans une œuvre qui ne peut qu’être collective, il faut, comme le dit l’expression américaine, « gagner leurs cœurs et leurs esprits ». Convertis à une façon de penser et à une certaine sensibilité, les individus s’engageront alors, on l’espère, dans une action collective et deviendront – ou s’identifieront davantage – à une cause, un groupe, un ensemble.

On peut agir sur la « façon de penser » des individus à plusieurs niveaux :

• les influencer en leur proposant un discours qui se présente comme analytique, par exemple en citant des statistiques, des données factuelles ;
• leur faire adopter un certain vocabulaire, plutôt qu’un autre, par exemple parler de « boycott » au lieu de « grève » dans le cadre du mouvement étudiant contre la hausse des frais de scolarité au Québec ;
• les amener à penser dans le cadre d’un autre paradigme, par exemple en voyant les impôts non plus comme la contribution de chacun au bien commun, mais comme un pillage de la richesse individuelle par un État prédateur ;
• transformer leurs structures de pensée, leurs orientations épistémologiques fondamentales, par exemple en les éduquant à penser de manière holistique, historique et complexe (dialectique).

Pour changer les choses, il ne s’agit pas seulement de changer la « façon de penser » des gens ; il faut aussi agir sur la manière dont ils vivent ce qui leur arrive. Il est notamment fondamental de créer un sentiment de cohésion et d’identification avec le groupe. On fera appel au besoin d’appartenir des personnes. Cela passe par des stratégies à la fois d’inclusion et d’exclusion. Ainsi, il faut provoquer en eux une sympathie ou une aversion pour certains gestes, certains individus, certains groupes.

Le gouvernement conservateur à Ottawa déploie depuis plusieurs années beaucoup d’efforts pour forger une nouvelle identité canadienne, notamment au moyen d’un récit nationaliste axé sur la gloire militaire et la résurrection de symboles monarchiques liés à un passé colonial et impérial. En cette année 2012, on voit le gouvernement chercher à construire un nouveau mythe de la guerre de 1812, afin d’avancer ce projet nationaliste particulièrement à l’affiche en ce 1er juillet bien entendu.

Le nationalisme et le sentiment d’appartenance à une religion sont les exemples les plus évidents de projets collectifs d’inclusion/exclusion, mais des processus semblables sont à l’œuvre partout. Par exemple, des partisans du mouvement étudiant contre les frais de scolarité ont produit des vidéos d’une puissance séductrice extraordinaire, qui font ressentir la beauté éthique et esthétique des manifestations-casseroles. D’autres vidéos, qui foisonnent sur YouTube, mettent en scène la répression brutale des manifestations contre la hausse des frais de scolarité ou contre la Loi 78 de telle manière qu’on ne peut que craindre les forces de l’ordre et ressentir une profonde sympathie pour les manifestants - à moins de trouver un plaisir à regarder des personnes se faire matraquer, asperger de poivre de cayenne ou de gaz lacrymogène, projeter par terre, menotter. On voit donc à l’œuvre dans ces exemples des techniques qui servent à produire de l’affection ou de l’aversion, et ainsi à engendrer ou à renforcer des sentiments d’appui au mouvement étudiant.

Ce genre de propagande n’est pas à sens unique. Le gouvernement du Québec et ses alliés tâchent non seulement de faire croire au peuple que ceux et celles qui portent le carré rouge se trompent ; ils cherchent également à leur faire craindre le carré rouge, en l’associant à la violence et à l’intimidation, et ainsi à les amener à ressentir une antipathie pour les porteurs du carré rouge.

Dans tous ces cas, la propagande agit sur « les esprits et les cœurs » en créant un monde imaginaire, un construit esthétique, une scène dramatique, à laquelle on est attiré, dans lequel on s’engouffre, où l’on se détache d’autres pensées et émotions pour vivre une série d’émotions « purifiées » de toute distraction. Comme au cinéma, où l’on en vient à oublier qu’on est assis dans une salle à regarder un écran, tant on vit intensément l’histoire qui s’y déroule devant nos yeux, la propagande nous fait vivre des expériences qui intensifient, balisent, voire modifient nos sentiments d’appartenir ou d’être étrangers à une cause, un groupe ou un ensemble.

Comme Michelle Weinroth l’a affirmé : « Like Hannah Arendt’s notion of politics, propaganda can be construed as a form of collective disclosure, « a realm of appearances in which human agents, acting together, disclose who they are and what they wish the world to look like » (Beiner 1983, 12). The preeminent issue here is that propaganda represents that social process in which political actors construct a public stage, delimiting a sphere open to view, yet controlled by those very ideologues whose intent is to dramatize their collective identity in the most ideal apparel. Propaganda provides the forum in which a given community identity may be projected boldly as autonomous, free from perturbing constraints and elevated to incomparable superiority. Clearly, such a phenomenon is not only discursive but fundamentally ritualistic and theatrical. As a transmission of knowledge, propaganda is both a performative deed and a verbal dis-play ; its narration is condensed into quasi-palpable unities of idealism, glorified cameos of its authors’ desires and self-perception. It is a public stage where actions and speeches are aesthetically gathered into a patterned whole, carved out, smoothed over and polished to a lustre that reflects the glamourizing projections of a self-affirming community. » (Michelle Weinroth, Reclaiming William Morris : Englishness, Sublimity, and the Rhetoric of Dissent, Montréal, McGill-Queen’s University Press, 1996, p. 25.)

Loin d’en être à l’abri, les médias de masse carburent à la propagande conçue dans ce sens. Si les protocoles journalistiques peuvent, lorsque suivis rigoureusement, avoir un effet de distanciation et donc un certain potentiel critique, celui-ci ne s’exerce qu’à la surface du récit, par exemple dans le questionnement des « faits ». Le journalisme critique n’interroge en général ni la construction des faits, ni surtout la structure et la genèse du récit propagandiste lui-même. Il serait toutefois erroné de penser que des acteurs pratiquant un certain « refus global » aurait une immunité par rapport à de tels processus parce qu’ils voudraient se protéger de toute « contamination » par la construction du récit par les médias de masse. Aux formes de la propagande hégémonique s’opposent des formes de propagande anti-hégémoniques et les deux partagent des caractéristiques communes. Mais il faudra attendre un autre billet pour en discuter.

Paul Leduc Browne

vendredi 8 juin 2012

Des "détachements spéciaux d'hommes armés" : petite leçon de science politique de Lénine, Weber, Hobbes et Trudeau

Il y a un siècle, Lénine écrivit : "Engels développe la notion de cette "force" qui s'appelle l'État, force issue de la société, mais se plaçant au-dessus d'elle et lui devenant de plus en plus étrangère. Cette force, en quoi consiste-t-elle principalement? En des détachements spéciaux d'hommes armés disposant de prisons, etc." (L'État et la révolution) Contemporain de Lénine, le célèbre sociologue Max Weber définit l'État comme le monopole de l'exercice de la violence légitime sur un territoire donné. En cela, ils s'avéraient d'authentiques successeurs de Thomas Hobbes, ce philosophe anglais du 17e siècle, pour qui l'État résultait de la création d'un monopole de la violence dans le but d'assurer la paix sociale : "Les conventions, sans l'épée, ne sont que des mots, et sont sans force aucune pour mettre qui que ce soit en sécurité." (Léviathan)

Depuis, les politologues ont investi des efforts colossaux pour démontrer que ces définitions étaient simplistes ou incomplètes. S'ils ont raison qu'on ne saurait réduire tout ce que fait l'État à la violence, il ne fait aucun doute que ce sont les moments de crise qui révèlent la vraie nature des institutions et des organisations. C'est à de tels moments, lorsque les partis en présence ne veulent plus ou ne peuvent plus négocier des compromis ou faire des concessions, lorsque leur marge de manoeuvre ne semble plus assez grande, que les masques tombent et que le caractère essentiel des acteurs et des institutions se dévoile. La violence étatique, latente en temps normal, alors que la vaste majorité des citoyens ne défient pas la légitimité des gouvernants, se manifeste, souvent de manière abrupte et très brutale.

Pierre Elliott Trudeau l'avoua très explicitement en 1970, lorsqu'il dit: "Je crois que la société doit prendre tous les moyens à sa disposition pour se défendre contre l'émergence d'un pouvoir parallèle qui défie le pouvoir élu dans ce pays et je pense qu'il n'y a pas de limite à la portée de cela. Tant qu'il y a un pouvoir ici qui remet en question les représentants élus du peuple, je pense qu'il faut arrêter ce pouvoir et je pense, je le répète, qu'il n'y a que des libéraux frileux qui ont peur d'avoir recours à ces mesures." Et quand on lui demanda jusqu'où il irait, il rétorqua : "Just watch me!" (Regardez-moi aller)

Cela étant dit, le noyau de détachements d'hommes armés ne sert que s'il maintient sa cohésion et reste au service du haut commandement de l'État. Si, par contre, une partie ou l'ensemble de ces détachements rentre à la maison ou s'aligne du côté des adversaires de l'ordre établi, alors c'est le coup d'État ou la révolution : le gouvernement tombe. Dans certains cas, l'État lui-même chancelle et, dans le vide ainsi créé, l'occasion se présente de créer un nouvel ordre politique et social. 

Paul Leduc Browne