Depuis
plusieurs jours, le maire de Montréal et de nombreux hommes d'affaires
s'inquiètent de l'impact sur l'économie montréalaise des manifestations contre
la Loi 78. Ils disent redouter en particulier une perturbation par cette
activité politique des grands festivals qui marquent la période estivale dans
la métropole québécoise. Ils ne regardent pas la réalité en face : depuis
plusieurs jours, les Montréalaises et Montréalais, tout comme les citoyennes et
citoyens de nombreuses autres villes, se sont dotés de nouveaux festivals, à
savoir les grandes fêtes populaires nocturnes consacrées au concert des
casseroles.
Quelle que soit par ailleurs la qualité du spectacle offert par les festivals
institutionnalisés, ils diffèrent fondamentalement de la fête populaire des
casseroles. Ceux-ci incarnent l'autonomie créative et collective du peuple,
alors que ceux-là représentent l'hétéronomie du consumérisme, de la masse des
individus consommant une culture marchandisée. Les festivals institutionnalisés
peuvent engendrer le plaisir, faire danser voire rêver - mais on les fréquente
en tant que récepteur d'un produit qu'on achète. La fête populaire des
casseroles, par contre, est l'acte de groupes qui composent et recomposent
spontanément et différemment tous les soirs les temps et les lieux de l’action,
jouant des variations de thèmes esquisses les journées précédentes, mais y
ajoutant chaque fois des mélodies et des harmonies nouvelles. En ce faisant, la
collectivité elle-même se compose et se recompose quotidiennement, donnant
forme à son « rêve général illimité ». Au processus économique de la
consommation culturelle à l'échelle de l'individu s'oppose ici l'acte de
production politique d’une nouvelle culture à l'échelle du quartier, de la
ville et de la nation.
Il s'agit d'un remarquable exemple d'innovation sociale, où une invention
venant d'autres pays (Chili, Argentine) à d'autres époques dans d'autres
contextes est réappropriée, redéployée et diffusée, afin d’exprimer le refus
populaire de la loi 78 et afin de combattre celle-ci.
Paul Leduc Browne
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