Réflexions à partir de la problématique de l'Axe "Conditions de vie" du Centre de recherche sur les innovations sociales.
lundi 30 juillet 2012
Le temps du changement social
“(I)t is natural for people to say to an earnest reformer, tell us what it is that you wish to have done at once, and then we will look at the matter; and all the more natural perhaps when the aim of the speaker is far reaching and all inclusive, when in fact he is preaching a change in the basis of society and not a mere palliation of its worst evils: because people say, and reasonably, we cannot be expected to change that basis suddenly, to go to sleep on Saturday night in our present condition & wake up on Monday morning with the revolution accomplished and everything going smoothly with a contented population round about us. There must be a long period of half-formed aspirations, abortive schemes, and half measures interspersed with doubtful experiments, disappointment, reaction, and apathy before we get anywhere near the beginning of the obvious and dramatic change which people know as revolution, and it is a matter of course that people should ask the would-be revolutionists what the first step is to be …” (William Morris, “Equality,” ed. Florence Boos, Pre-Raphaelite Studies, 20 (New Series) (2011): 57.)
samedi 28 juillet 2012
Propagande et transformation sociale (3)
Si toute propagande a tendance à construire un groupe d’appartenance, elle n’emprunte pas forcément et toujours la voie de l’exclusion explicite de l’Autre. Souvent, la propagande cherchera plutôt avant tout à brosser un tableau attrayant du groupe d’appartenance. Dans son livre, Reclaiming William Morris, Michelle Weinroth montre par exemple comment le célèbre homme d’État britannique, Stanley Baldwin, chercha à rallier le peuple en lui faisant miroiter l’idylle d’une Angleterre rurale et ensoleillée, où les brises d’été imprégnées du parfum des fleurs sauvages venaient rafraîchir les braves campagnards.
Le patriotisme s’alimente souvent de tels portraits du pays, pleins
de rappels d’expériences d’enfance (réellement vécues ou imaginées) de vacances
passées dans la nature, pleins d’évocations de paysages. Les images par
lesquelles CBC et Radio-Canada mettent fin à leurs journées d’émissions en sont
un bel exemple : on y voit avant tout de splendides paysages ruraux et
urbains a mari usque ad mare, de
Terre-Neuve à l’Océan Pacifique, mettant en scène et en valeur l’immensité
sublime du Canada, célébrant la beauté spectaculaire de ses fjords, de ses
montagnes, de ses fleuves et de ses prairies, créant l’impression que l’État canadien
est aussi solide et durable que cette nature sempiternelle.
Plusieurs vidéos célébrant les manifs-casseroles au Québec en 2012 offrent un tout autre, mais très bel exemple de messages propagandistes qui construisent de manière esthétique une communauté idéale, non seulement afin de recueillir l’appui des partisans, mais afin de transformer la façon la manière dont les gens vivent la lutte et ses enjeux. La superbe vidéo de Jérémie Battaglia, « Casseroles – Montréal, 24 mai 2012 » (http://vimeo.com/42848523), est un modèle dans ce genre. Il nous montre, pendant un peu moins de quatre minutes, des personnes de tout âge et de toute condition marchant dans la rue en tapant sur des casseroles. Il s’en dégage non seulement le puissant sentiment d’une joie débordante, d’une liberté qui surgit, de l’unité et de l'ampleur extraordinaire d’un mouvement, mais aussi d’un monde nouveau qui éclôt. Ce petit film fait naître en chacun une utopie, celle de « la foule immense où l’homme est un ami », pour citer le vers de Paul Éluard.
Toutes les tendances politiques déploient des efforts de propagande qui mettent en scène des activités collectives visant un but commun dans le but d’inspirer l’allégeance et l'identification à un groupe d’appartenance. L’exemple classique, encore minutieusement étudié aujourd’hui, tant il était efficace, est le film de Leni Riefenstahl, « Le triomphe de la volonté », apologie de Hitler et paean à la gloire du Parti national-socialiste allemand.
Le court film de J. Battaglia et celui, beaucoup plus long, de Leni Riefenstahl, sont toutefois aux antipodes l’un de l’autre.
Leni Riefenstahl cherchait non seulement à présenter l’image d’un peuple uni, homogène, mû par la volonté d’un seul homme. Elle voulait aussi inculquer le sentiment d’appartenir à cette nation par le martèlement d’images dépeignant la synchronisation toujours plus intense et plus forte des gestes et des paroles sous la tutelle du Führer, le tout culminant en la transformation complète des individus en une seule masse n’agissant plus que comme instrument de ce chef.
Plusieurs vidéos célébrant les manifs-casseroles au Québec en 2012 offrent un tout autre, mais très bel exemple de messages propagandistes qui construisent de manière esthétique une communauté idéale, non seulement afin de recueillir l’appui des partisans, mais afin de transformer la façon la manière dont les gens vivent la lutte et ses enjeux. La superbe vidéo de Jérémie Battaglia, « Casseroles – Montréal, 24 mai 2012 » (http://vimeo.com/42848523), est un modèle dans ce genre. Il nous montre, pendant un peu moins de quatre minutes, des personnes de tout âge et de toute condition marchant dans la rue en tapant sur des casseroles. Il s’en dégage non seulement le puissant sentiment d’une joie débordante, d’une liberté qui surgit, de l’unité et de l'ampleur extraordinaire d’un mouvement, mais aussi d’un monde nouveau qui éclôt. Ce petit film fait naître en chacun une utopie, celle de « la foule immense où l’homme est un ami », pour citer le vers de Paul Éluard.
Toutes les tendances politiques déploient des efforts de propagande qui mettent en scène des activités collectives visant un but commun dans le but d’inspirer l’allégeance et l'identification à un groupe d’appartenance. L’exemple classique, encore minutieusement étudié aujourd’hui, tant il était efficace, est le film de Leni Riefenstahl, « Le triomphe de la volonté », apologie de Hitler et paean à la gloire du Parti national-socialiste allemand.
Le court film de J. Battaglia et celui, beaucoup plus long, de Leni Riefenstahl, sont toutefois aux antipodes l’un de l’autre.
Leni Riefenstahl cherchait non seulement à présenter l’image d’un peuple uni, homogène, mû par la volonté d’un seul homme. Elle voulait aussi inculquer le sentiment d’appartenir à cette nation par le martèlement d’images dépeignant la synchronisation toujours plus intense et plus forte des gestes et des paroles sous la tutelle du Führer, le tout culminant en la transformation complète des individus en une seule masse n’agissant plus que comme instrument de ce chef.
Dans le vidéo de J. Battaglia, le rassemblement et l’union toujours plus grande des gens n’enlèvent rien de leur individualité. S’ils deviennent cette « foule immense où l’homme est un ami », ce n’est pas pour se confondre avec la masse ou marcher au pas, mais bien pour s’affirmer dans toute leur diversité et toute leur singularité. Ce n’est qu’ensemble qu’ils peuvent vraiment s’épanouir, devenir eux-mêmes, en tant qu’individus. La collectivité n'est pas ici la finalité de chaque individu, simple rouage et instrument de la volonté de l'État totalitaire, comme chez Riefenstahl. Au contraire, la finalité est l'épanouissement de l'individu ; mais ce n'est qu'ensemble que les individus peuvent y arriver.
Ces exemples illustrent comment l’utilisation savante de techniques littéraires et esthétiques permet de créer un lieu ou un événement d’où émerge une communauté idéale, qui incarne l’utopie du groupe d’appartenance avançant ensemble vers un objectif commun. À noter que l’absence explicite de l’adversaire dans ces récits ne signifie pas qu’il n’est pas visé, lui aussi. Car il est bien là, sous-entendu, non dit, spectre qui hante l’imagination et qu’il s’agit précisément de rejeter en le reléguant à la catégorie de tout ce qui n’est pas la communauté utopique qu’on vient de construire.
Paul Leduc Browne
vendredi 27 juillet 2012
Propagande et transformation sociale (2)
Mon dernier
billet offrait quelques pensées au sujet de la fonction de la propagande dans
le changement social. Il restait toutefois à un niveau très général. L’esquisse
des dimensions éthique et esthétique de la propagande permet de mieux saisir
comment elle fonctionne pour assurer la reproduction d’une cohésion sociale ou
pour déstabiliser celle-ci et apporter le changement.
Comme je l’ai affirmé dans le billet du 1er juillet, une façon très commune de rallier ses partisans est de construire un adversaire au moyen d’une campagne de propagande et de le rejeter en raison de ses prétendues tares morales. En politique, les forces qui veulent apporter un changement radical le font autant que les défenseurs du statu quo, mais autrement, puisque ceux-ci défendent généralement le pouvoir politique et économique établi, alors que les partisans du changement radical ont tendance à s’opposer à celui-ci.
Ainsi, tant les partisans du changement radical que les défenseurs du statu quo affichent leur pureté morale ou idéologique, tout en dénonçant l’immoralité de l’adversaire qu'ils ont construit : son opportunisme, sa vénalité, sa corruption, son appui – subjectif ou objectif – à des intérêts égoïstes, partiels et partiaux, voire son sexisme, son racisme, son autoritarisme, etc. Vu le besoin de faire mal paraître l’adversaire et vu l’impératif de décourager toute tentation des partisans de se rapprocher de lui, cette dénonciation morale assumera souvent un ton moqueur, sarcastique, indigné, colérique. L’adversaire, humilié, aura ainsi un moins grand pouvoir d’attraction. Les partisans dont la propagande cherche à cimenter l’allégeance craindront d’être associé à l’adversaire, de peur de subir le même sort. La propagande ne peut laisser planer de doute quant à l’identité de ceux et de celles qui sont supérieurs sur le plan éthique et intellectuel, et de ceux et de celles qui sont inférieurs ou condamnables. On essaye de faire ressentir de la honte à ceux qui pourraient même pour un instant douter de la culpabilité et de la bassesse de l’ennemi.
On a beaucoup parlé dans les médias au cours du printemps dernier de l’utilisation de l’humour par le premier ministre Charest. On a aussi pu observer qu’il s’agit d’un humour par moments moqueur et sarcastique. Il en va de même des porte-parole du gouvernement Harper, qui préfèrent souvent ridiculiser leurs adversaires, plutôt que de débattre avec eux. (On se souviendra du traitement qu’ils ont réservé à Stéphane Dion.)
Les défenseurs du statu quo sont toutefois loin d’avoir le monopole de la polémique railleuse et sarcastique. Karl Marx, par exemple, en était un maître. Il suffit de lire des ouvrages tels que La Sainte famille, L’Idéologie allemande, La misère de la philosophie ou Le Capital.
Les partisans du changement radical se distinguent toutefois des défenseurs du statu quo par le fait que ceux-ci sont en principe proches du pouvoir économique et politique (ou croient l'être), alors que ceux-là sont le plus souvent dans une position subordonnée et oppositionnelle (ou pensent l'être). Imbus du sentiment que le pouvoir hégémonique est une condition naturelle, pleinement confiants en eux-mêmes, les défenseurs du statu quo ne sont pas faciles à intimider au moyen de sarcasmes. L’indignation et l’affirmation de leur propre supériorité morale sont l’attitude de choix des partisans du changement radical lorsqu’ils dénoncent le statu quo et les agissements de ses défenseurs. Les partisans du changement radical ont tendance à réserver leurs sarcasmes pour leurs adversaires internes, c'est-à-dire les individus et les tendances politiques qui leur sont proches. Encore une fois, Marx et Lénine étaient des modèles dans le genre. On songe à la démolition par Marx de Bruno Bauer, Max Stirner, Pierre-Joseph Proudhon.
Dans les mouvements d’opposition et de résistance, qui sont souvent sur la défensive, on cherche à consolider le noyau du groupe en se livrant à des polémiques moralisatrices ciblant tous ceux et toutes celles qui ne se conforment pas en tout temps aux attitudes et au comportement collectifs. On tombe ainsi souvent dans le sectarisme : les militantes et les militants ont tendance à consacrer le gros de leurs efforts au renforcement de leur tendance, de leur ligne, de leur groupuscule, aux dépens des autres militantes et militants du mouvement. Ce que Bourdieu appellerait le capital ainsi accumulé devient la base d’un micro-pouvoir de quelques idéologues sur un groupe de militantes et de militants. Afin d’assurer son hégémonie dans ces situations, on n’hésitera pas à se livrer à des dénonciations visant à diviser l’ensemble entre les « purs » et les « impurs », ceux et celles qui se conforment à une certaine interprétation de l’idéologie et à la conduite qu’elle prescrit – et les autres. Si certaines tendances politiques semblent s’y adonner davantage que d’autres, c’est une réalité dans tous les milieux d’opposition marginaux qui essayent de construire une identité distincte, afin de faire concurrence aux autres groupes et tendances. Les anarchistes n’y échappent pas davantage que les communistes qu’ils traitent d’autoritaires.
Paul Leduc Browne
Comme je l’ai affirmé dans le billet du 1er juillet, une façon très commune de rallier ses partisans est de construire un adversaire au moyen d’une campagne de propagande et de le rejeter en raison de ses prétendues tares morales. En politique, les forces qui veulent apporter un changement radical le font autant que les défenseurs du statu quo, mais autrement, puisque ceux-ci défendent généralement le pouvoir politique et économique établi, alors que les partisans du changement radical ont tendance à s’opposer à celui-ci.
Ainsi, tant les partisans du changement radical que les défenseurs du statu quo affichent leur pureté morale ou idéologique, tout en dénonçant l’immoralité de l’adversaire qu'ils ont construit : son opportunisme, sa vénalité, sa corruption, son appui – subjectif ou objectif – à des intérêts égoïstes, partiels et partiaux, voire son sexisme, son racisme, son autoritarisme, etc. Vu le besoin de faire mal paraître l’adversaire et vu l’impératif de décourager toute tentation des partisans de se rapprocher de lui, cette dénonciation morale assumera souvent un ton moqueur, sarcastique, indigné, colérique. L’adversaire, humilié, aura ainsi un moins grand pouvoir d’attraction. Les partisans dont la propagande cherche à cimenter l’allégeance craindront d’être associé à l’adversaire, de peur de subir le même sort. La propagande ne peut laisser planer de doute quant à l’identité de ceux et de celles qui sont supérieurs sur le plan éthique et intellectuel, et de ceux et de celles qui sont inférieurs ou condamnables. On essaye de faire ressentir de la honte à ceux qui pourraient même pour un instant douter de la culpabilité et de la bassesse de l’ennemi.
On a beaucoup parlé dans les médias au cours du printemps dernier de l’utilisation de l’humour par le premier ministre Charest. On a aussi pu observer qu’il s’agit d’un humour par moments moqueur et sarcastique. Il en va de même des porte-parole du gouvernement Harper, qui préfèrent souvent ridiculiser leurs adversaires, plutôt que de débattre avec eux. (On se souviendra du traitement qu’ils ont réservé à Stéphane Dion.)
Les défenseurs du statu quo sont toutefois loin d’avoir le monopole de la polémique railleuse et sarcastique. Karl Marx, par exemple, en était un maître. Il suffit de lire des ouvrages tels que La Sainte famille, L’Idéologie allemande, La misère de la philosophie ou Le Capital.
Les partisans du changement radical se distinguent toutefois des défenseurs du statu quo par le fait que ceux-ci sont en principe proches du pouvoir économique et politique (ou croient l'être), alors que ceux-là sont le plus souvent dans une position subordonnée et oppositionnelle (ou pensent l'être). Imbus du sentiment que le pouvoir hégémonique est une condition naturelle, pleinement confiants en eux-mêmes, les défenseurs du statu quo ne sont pas faciles à intimider au moyen de sarcasmes. L’indignation et l’affirmation de leur propre supériorité morale sont l’attitude de choix des partisans du changement radical lorsqu’ils dénoncent le statu quo et les agissements de ses défenseurs. Les partisans du changement radical ont tendance à réserver leurs sarcasmes pour leurs adversaires internes, c'est-à-dire les individus et les tendances politiques qui leur sont proches. Encore une fois, Marx et Lénine étaient des modèles dans le genre. On songe à la démolition par Marx de Bruno Bauer, Max Stirner, Pierre-Joseph Proudhon.
Dans les mouvements d’opposition et de résistance, qui sont souvent sur la défensive, on cherche à consolider le noyau du groupe en se livrant à des polémiques moralisatrices ciblant tous ceux et toutes celles qui ne se conforment pas en tout temps aux attitudes et au comportement collectifs. On tombe ainsi souvent dans le sectarisme : les militantes et les militants ont tendance à consacrer le gros de leurs efforts au renforcement de leur tendance, de leur ligne, de leur groupuscule, aux dépens des autres militantes et militants du mouvement. Ce que Bourdieu appellerait le capital ainsi accumulé devient la base d’un micro-pouvoir de quelques idéologues sur un groupe de militantes et de militants. Afin d’assurer son hégémonie dans ces situations, on n’hésitera pas à se livrer à des dénonciations visant à diviser l’ensemble entre les « purs » et les « impurs », ceux et celles qui se conforment à une certaine interprétation de l’idéologie et à la conduite qu’elle prescrit – et les autres. Si certaines tendances politiques semblent s’y adonner davantage que d’autres, c’est une réalité dans tous les milieux d’opposition marginaux qui essayent de construire une identité distincte, afin de faire concurrence aux autres groupes et tendances. Les anarchistes n’y échappent pas davantage que les communistes qu’ils traitent d’autoritaires.
Paul Leduc Browne
dimanche 1 juillet 2012
Propagande et transformation sociale (1)
La propagande
représente un outil incontournable du changement social. Afin de rassembler
celles et ceux qu’on cherche à impliquer dans une œuvre qui ne peut qu’être
collective, il faut, comme le dit l’expression américaine, « gagner leurs
cœurs et leurs esprits ». Convertis à une façon de penser et à une
certaine sensibilité, les individus s’engageront alors, on l’espère, dans une
action collective et deviendront – ou s’identifieront davantage – à une cause,
un groupe, un ensemble.
On peut agir sur
la « façon de penser » des individus à plusieurs niveaux :
• les influencer
en leur proposant un discours qui se présente comme analytique, par exemple en
citant des statistiques, des données factuelles ;
• leur faire
adopter un certain vocabulaire, plutôt qu’un autre, par exemple parler de « boycott »
au lieu de « grève » dans le cadre du mouvement étudiant contre la
hausse des frais de scolarité au Québec ;
• les amener à
penser dans le cadre d’un autre paradigme, par exemple en voyant les impôts non
plus comme la contribution de chacun au bien commun, mais comme un pillage de
la richesse individuelle par un État prédateur ;
• transformer
leurs structures de pensée, leurs orientations épistémologiques fondamentales,
par exemple en les éduquant à penser de manière holistique, historique et
complexe (dialectique).
Pour changer les
choses, il ne s’agit pas seulement de changer la « façon de penser »
des gens ; il faut aussi agir sur la manière dont ils vivent ce qui leur
arrive. Il est notamment fondamental de créer un sentiment de cohésion et d’identification
avec le groupe. On fera appel au besoin d’appartenir des personnes. Cela passe
par des stratégies à la fois d’inclusion et d’exclusion. Ainsi, il faut
provoquer en eux une sympathie ou une aversion pour certains gestes, certains
individus, certains groupes.
Le gouvernement
conservateur à Ottawa déploie depuis plusieurs années beaucoup d’efforts pour
forger une nouvelle identité canadienne, notamment au moyen d’un récit
nationaliste axé sur la gloire militaire et la résurrection de symboles
monarchiques liés à un passé colonial et impérial. En cette année 2012, on voit
le gouvernement chercher à construire un nouveau mythe de la guerre de 1812,
afin d’avancer ce projet nationaliste particulièrement à l’affiche en ce 1er
juillet bien entendu.
Le nationalisme
et le sentiment d’appartenance à une religion sont les exemples les plus évidents
de projets collectifs d’inclusion/exclusion, mais des processus semblables sont à l’œuvre partout. Par
exemple, des partisans du mouvement étudiant contre les frais de scolarité ont
produit des vidéos d’une puissance séductrice extraordinaire, qui font
ressentir la beauté éthique et esthétique des manifestations-casseroles. D’autres
vidéos, qui foisonnent sur YouTube, mettent en scène la répression brutale des
manifestations contre la hausse des frais de scolarité ou contre la Loi 78 de
telle manière qu’on ne peut que craindre les forces de l’ordre et ressentir une
profonde sympathie pour les manifestants - à moins de trouver un plaisir à regarder des
personnes se faire matraquer, asperger de poivre de cayenne ou de gaz lacrymogène,
projeter par terre, menotter. On voit donc à l’œuvre dans ces exemples des
techniques qui servent à produire de l’affection ou de l’aversion, et ainsi à
engendrer ou à renforcer des sentiments d’appui au mouvement étudiant.
Ce genre de
propagande n’est pas à sens unique. Le gouvernement du Québec et ses alliés tâchent
non seulement de faire croire au peuple que ceux et celles qui portent le carré
rouge se trompent ; ils cherchent également à leur faire craindre le carré
rouge, en l’associant à la violence et à l’intimidation, et ainsi à les amener à
ressentir une antipathie pour les porteurs du carré rouge.
Dans tous ces
cas, la propagande agit sur « les esprits et les cœurs » en créant un
monde imaginaire, un construit esthétique, une scène dramatique, à laquelle on
est attiré, dans lequel on s’engouffre, où l’on se détache d’autres pensées et émotions
pour vivre une série d’émotions « purifiées » de toute distraction.
Comme au cinéma, où l’on en vient à oublier qu’on est assis dans une salle à
regarder un écran, tant on vit intensément l’histoire qui s’y déroule devant
nos yeux, la propagande nous fait vivre des expériences qui intensifient,
balisent, voire modifient nos sentiments d’appartenir ou d’être étrangers à une
cause, un groupe ou un ensemble.
Comme Michelle
Weinroth l’a affirmé : « Like Hannah Arendt’s notion of politics,
propaganda can be construed as a form of collective disclosure, « a realm
of appearances in which human agents, acting together, disclose who they are
and what they wish the world to look like » (Beiner 1983, 12). The
preeminent issue here is that propaganda represents that social process in
which political actors construct a public stage, delimiting a sphere open to
view, yet controlled by those very ideologues whose intent is to dramatize
their collective identity in the most ideal apparel. Propaganda provides the
forum in which a given community identity may be projected boldly as
autonomous, free from perturbing constraints and elevated to incomparable
superiority. Clearly, such a phenomenon is not only discursive but
fundamentally ritualistic and theatrical. As a transmission of knowledge,
propaganda is both a performative deed and a verbal dis-play ; its
narration is condensed into quasi-palpable unities of idealism, glorified
cameos of its authors’ desires and self-perception. It is a public stage where
actions and speeches are aesthetically gathered into a patterned whole, carved
out, smoothed over and polished to a lustre that reflects the glamourizing
projections of a self-affirming community. » (Michelle Weinroth, Reclaiming William Morris :
Englishness, Sublimity, and the Rhetoric of Dissent, Montréal, McGill-Queen’s
University Press, 1996, p. 25.)
Loin d’en être à
l’abri, les médias de masse carburent à la propagande conçue dans ce sens.
Si les protocoles journalistiques peuvent, lorsque suivis rigoureusement, avoir
un effet de distanciation et donc un certain potentiel critique, celui-ci ne s’exerce
qu’à la surface du récit, par exemple dans le questionnement des « faits ».
Le journalisme critique n’interroge en général ni la construction des faits, ni surtout la structure et la genèse du récit propagandiste lui-même. Il serait
toutefois erroné de penser que des acteurs pratiquant un certain « refus
global » aurait une immunité par rapport à de tels processus parce qu’ils
voudraient se protéger de toute « contamination » par la construction
du récit par les médias de masse. Aux formes de la propagande hégémonique s’opposent
des formes de propagande anti-hégémoniques et les deux partagent des caractéristiques
communes. Mais il faudra attendre un autre billet pour en discuter.
Paul Leduc Browne
Paul Leduc Browne
Inscription à :
Articles (Atom)