La conférence qui suit a été prononcée par Paul Leduc Browne à l'ouverture du colloque "Situer l'innovation sociale, susciter le changement démocratique" organisé par l'Axe "Conditions de vie" du Centre de recherche sur les innovations sociales dans le cadre du Congrès de l'ACFAS, le 14 mai 2009.
Le titre du colloque exprime très littéralement les thématiques que nous espérons discuter aujourd'hui. Qu'est-ce que l'innovation sociale ? Quels sont ses voies et ses horizons à notre époque ? Comment les innovations sociales peuvent-elles susciter ou alimenter le changement démocratique d'un monde confronté à des crises profondes et multiples ? Les communications à ce colloque contribueront de diverses manières à cette réflexion. Pour entamer celle-ci, je vous propose quelques éléments de contexte.
Le discours de l’innovation sociale est en
chantier. Au CRISES, nous ne travaillons d’ailleurs pas avec un seul concept de
l’innovation sociale ; la lecture de nos travaux révèle une pluralité de représentations
et de tentatives de conceptualisation de cet objet dans le cadre de plusieurs
disciplines et traditions théoriques. Ces représentations sont hétérogènes et
sans doute impossibles à réconcilier dans leur ensemble ; elles sont fréquemment
associées à des projets sociaux et politiques et ont souvent une forte
composante normative.
On peut évaluer cela de plusieurs manières.
Du point de vue de la pratique même de la recherche, le recours à la notion d’innovation
sociale par les fondateurs du CRISES a été une mesure stratégique brillante. La
notion d’innovation sociale permettait de faire table rase de pas mal de bric-à-brac intellectuel et politique. À partir d’un engagement commun envers la
recherche en équipe et en partenariat avec des acteurs de la société civile, elle
permettait d’élaborer de nouveaux programmes de recherche. Parler d’innovation
sociale indiquait un engagement commun envers l’amélioration des conditions de
vie et de travail, tout en ouvrant la perspective d’une construction commune de
ce que pourrait être cette amélioration.
Ce programme de recherche a permis la
production d’un grand nombre d’études de cas, ainsi que d’un nombre croissant
de recherches solidement ancrées dans une perspective de middle-range theory. Actionnalistes et fonctionnalistes,
institutionnalistes et interactionnistes, régulationnistes et
conventionnalistes, se sont côtoyés dans l’effort de construire de nouvelles
compréhensions de l’innovation sociale. Parmi les sources théoriques ont figuré
autant Schumpeter que Touraine, Giddens que Commons, Granovetter que Parsons,
Polanyi que Lipietz. C’est dire qu’on a pu se débarrasser de certaines œillères,
décloisonner la pensée d’une certaine manière, établir de nouveaux liens et
ouvrir de nouvelles perspectives.
Les fondateurs du CRISES ont ainsi pu
rompre avec des courants, des écoles, des approches et des polémiques qui ne
leur semblaient aller nulle part. Ils ont pu rassembler autour d’eux d’excellents
(et souvent jeunes) collègues désireux comme eux d’explorer de nouvelles pistes
de recherche partenariale. Plusieurs générations d’intellectuels engagés ont pu
ainsi se frayer une voie entre un militantisme idéologique stérile et une tour
d’ivoire sans lien avec les acteurs dans les entreprises, les syndicats et l’économie
sociale.
La pratique de la recherche parmi la
plupart des membres du CRISES se situe tout à fait dans le mode 2 (Gibbons, Nowotny, Scott 2001) - c’est-à-dire une pratique de la recherche
interdisciplinaire, centrée sur des problèmes (plutôt que sur l’avancement d’une
discipline), orientée par le contexte social, plutôt qu’initiée par le
chercheur individuel.
En lien avec cela, on peut évoquer le rôle
du CRISES dans la création d’Alliances de recherche universités-communautés - l’ARUC « Innovation,
formation et emploi » et l’ARUC « Économie sociale » - ainsi que du Réseau québécois de recherche
partenariale en économie sociale, pour ne mentionner que ceux-là.
Le programme interdisciplinaire de
recherche sur l’innovation sociale a permis non seulement d’établir, de
consolider et de développer le CRISES sur une période d’une vingtaine d’années,
mais a servi de levier pour la formation d’un très grand nombre d’équipes de
recherche, pour l’obtention d’un grand nombre de subventions et pour la
formation de centaines de nouveaux chercheurs. Si les travaux dans les trois
axes de recherche du CRISES (travail, territoire, conditions de vie) sont
fertiles, les séminaires inter-axes, très riches, occupent une place de plus en
plus importante dans l’approfondissement de la problématique et le développement
intellectuel des membres.
Parmi les forces exhibées par cet effort
collectif de recherche partenariale sur les innovations sociales, on peut
souligner le souci d’éclairer les sentiers par lesquels les « gens
ordinaires » interviennent dans leurs propres vies et celles de leurs communautés
pour les changer pour le mieux.
La tradition critique s’est avérée souvent
très pauvre quand il s’agissait d’élucider les pratiques innovantes et
transformatrices des masses populaires en temps « normal ». Avant tout préoccupée
d’analyser les formes d’oppression, d’exploitation et d’aliénation, elle s’est
surtout attardée à l’action innovante des masses à des moments d’exception (les
soviets par exemple). On a plutôt négligé l’étude de multiples et riches formes
d’association populaire, telles les associations, les coopératives, les clubs,
etc.
Les nombreuses études du tiers secteur par
les collègues du CRISES, entre autres, ont énormément enrichi la compréhension
des formes de mobilisation et d’association populaires. On a beau y insister,
sans fines analyses de ses processus micro-sociaux le changement démocratique
ne restera que du vent. La démocratisation est un processus dialectique. La
compréhension de ses conditions et de ses contradictions passe par des analyses
macro- et micro-sociologiques de l’État et de l’économie.
L’innovation sociale, en tant que formule
de compromis, a permis de mettre de côté certaines questions fondamentales,
mais sujettes à controverse, quant à la nature des sociétés contemporaines, de
se concentrer sur des cas particuliers et concrets, et de produire des savoirs
utiles pour les acteurs confrontés à des problèmes immédiats. Cette euphémisation
de divergences autrement importantes a sans doute permis aux chercheurs du
CRISES, notamment, de produire des choses très intéressantes et au CRISES lui-même
de constituer un milieu de recherche et de réflexion convivial et inspirant.
Il reste que si l’on définit l’idéologie d’une
part comme un discours qui masque le contexte et le processus d’émergence et de
développement d’une réalité, et, d’autre part, comme un discours qui masque ses
propres conditions d’émergence, alors l’innovation sociale est un construit idéologique.
Figure clé de la
modernité occidentale, l’innovation incarna la répudiation de la tradition, l’ouverture
vers l’avenir, l’émergence d’une conscience nouvelle de l’historicité du monde
et de l’être humain. Texte programmatique, le Manifeste du Parti communiste la situa dans le double mouvement
vers le progrès de l’accumulation capitaliste et de la révolution prolétarienne :
l’incessante quête de nouvelles occasions de profit nourrit d’un côté un
processus de constante modernisation, bouleversant sans arrêt tous les rapports
sociaux, toutes les conditions de vie, toutes les pratiques et toutes les
institutions ; de leur côté, les mouvements socialistes et communistes,
eux-mêmes les rejetons du capitalisme, promirent de mettre ce dynamisme
productif et émancipateur au service non seulement de la minorité des
exploiteurs, mais de tous les producteurs associés dans la liberté et l’égalité.
Pour citer Michel Callon : « « Innovez, innovez, c’est la loi et
les prophètes » : ainsi pourrait être paraphrasée la célèbre
apostrophe lancée par Marx aux entrepreneurs anglais du XIXe siècle. »
(Callon 1995 : 5) L’innovation n’est pas qu’une idée moderne ; elle est l’idée
moderne par excellence.
Les figures dominantes du progrès au 20e
siècle ont sans doute été le progrès technique et le progrès politique, toutes
deux se présentant comme la clé du progrès socio-économique : amélioration
des conditions de vie et de travail par l’innovation technique incessante ;
extension et approfondissement de la liberté, de l’égalité, de la sécurité et
de la justice par l’innovation politique sous forme notamment d’institutions démocratiques
et juridiques. L’union de ces deux formes d’innovation dans les projets démocratiques
et socialistes (y compris communistes) a défini l’histoire au 20e siècle.
La modernité en tant
que vision du monde, en tant que caractérisation de la réalité sociale, est
elle-même une innovation des 18e et 19e siècles. Elle se
signale par une rupture dans la conception du temps des sociétés. Koselleck l’illustre
en contrastant deux déclarations, l’une de Luther, l’autre de Robespierre. Tous
les deux évoquent l’accélération du temps, mais Luther l’explique en invoquant
l’imminence de la fin des temps, où la volonté de Dieu sera exaucée, alors que
Robespierre l’associe à l’ouverture du temps à l’expression de la libre action
humain mue par la raison. À la structure eschatologique de la conception chrétienne
médiévale du temps se substitue la centralité du Progrès portée dans l’immanence
de l’histoire humaine.
Or, cette « modernité » est
porteuse de crises. Comme le fait remarquer Helga Nowotny, l’accélération du
procès d’innovation entraîne une augmentation des déchets, du gaspillage. L’auto-renouvellement
du capital, la création de la valeur, exige la destruction constante de valeurs
d’usage, de formes organisationnelles et institutionnelles, et d’êtres humains.
Le revers du défi de l’innovation est la gestion des déchets : matériel périmé,
institutions et organisations sclérotiques, corps humains malades ou morts.
Qui paie le prix de la « destruction
créatrice » célébrée par Schumpeter ? L’innovation, même sociale, est
dialectique : au nom de la sécurité et de la stabilité, il faut déséquilibrer
et déstabiliser.
Si l’innovation nous précipite de plus en
plus rapidement vers l’avenir, elle en réduit du même coup les potentialités.
Dans le contexte d’une économie mondiale de marché où les décisions économiques
ne sont pas planifiées collectivement ou en fonction de la justice, mais plutôt
selon les intérêts des acteurs individuels, tous ces effets négatifs de l’innovation
et de l’accumulation représentent des « externalités ». L’attention
des producteurs, des consommateurs et des milieux politiques est dirigée vers l’immédiat,
le court terme. L’avenir est certes ouvert -
mais tout n’est pas possible. Les décisions prises dans le passé et le présent
ouvrent des pistes possibles mais en ferment d’autres. Toute détermination est
une négation. L’action humaine ne se déroule pas que dans le passé ou le présent,
mais affecte aussi l’avenir, en lui léguant des environnements sociaux et
naturels : villes, campagnes, institutions, organisations, organismes génétiquement
modifiés, montagnes et mers de déchets. L’avenir, colonisé, apparaît de
plus en plus comme la simple continuation du présent.
Parallèles à ces contradictions socio-écologiques
engendrées par l’accumulation et l’innovation capitalistes, il y a bien entendu
les luttes politiques découlant du procès d’accumulation : guerres
mondiales, révolutions, etc. Au 20e siècle, le nationalisme et le
socialisme ont monopolisé une énorme partie des ressources symboliques de l’espoir
dans le progrès. Leurs échecs et les horreurs auxquelles ils ont souvent été
associés, ont énormément affaibli cet espoir. Alain Touraine n’avait pas entièrement
tort d’écrire il y a vingt-cinq ans que le 1er mai ressemblait plus
au 11 novembre.
Ces crises de la modernité sont liées à la
transformation de la conscience historique associée à la « postmodernité ». Fredric
Jameson définit « le concept du postmodernisme comme une tentative de
penser le présent de manière historique à une époque qui a déjà oublié comment
penser historiquement » (Postmodernism,
ix). Sous l’effet de ces tendances -
colonisation de l’avenir par l’action collective dans le cadre du capitalisme,
disparition apparente de toute solution de rechange - on ne voit plus que le présent s’étendant devant nous :
l’avenir a été, selon l’expression reprise par Elmar Altvater, défuturisé (Altvater et Mahnkopf 2004 :
99-100 ; Adam 1990 : 140-141). L’innovation a beau être le moteur du
capitalisme ; celui-ci est sans doute ouvert à l’avenir - sauf que « tout ce qui pourrait exister a dans
un sens déjà existé » (Mészáros 1995 : 106).
C’est ce contexte qui a vu l’émergence
de la notion de l’innovation sociale.
Dans la foulée du postmodernisme et de la consolidation mondiale du capitalisme
néolibéral comme système unique, beaucoup de chercheurs et de militants s’intéressant
au changement social ont épousé un nouvel agnosticisme, mettant de côté les
stratégies de transformation historique à l’échelle globale qui avaient préoccupé
les 19e et 20e siècle, pour penser l’action d’amélioration
des conditions de vie et de travail
aux échelles micro- et méso-sociales.
L’émergence de l’innovation
sociale fait écho à la fragmentation des récits d’oppression et de résistance, à
la fermeture de toute perspective d’émancipation globale, à la problématique
des nouveaux mouvements sociaux qui traduit de nouvelles formes de construction
identitaire, de mobilisation des intérêts et d’action collective dans le
contexte d’un éclatement de la conscience historique. Dans le souci de l’amélioration
ponctuelle et locale d’un monde où les voies de changements plus vastes sont
non seulement obscures mais apparemment trop périlleuses, on a substitué les
impératifs de la cohésion sociale, de l’inclusion et de la participation à ceux
de la lutte des classes, de la résistance et du changement radical.
Les idéologies socialistes et communistes
présentaient un récit épique de la transformation du tout sur le temps long,
mais faute d’une analyse suffisamment fine et concrète du quotidien versaient
dans la fiction. Le discours de l’innovation sociale produit des portraits
attrayants du changement micro-social au quotidien, mais sans jusqu’ici établir
de lien clair avec les contradictions au niveau de la totalité (d’ailleurs, la
plupart de ceux qui réfléchissent à l’innovation sociale répudieraient sans
doute la notion même de totalité). Beaucoup de ces récits racontent les actions
sur un temps court d’un petit nombre d’individus et, en particulier, du
catalyseur (entrepreneur, animateur communautaire, coopérateurs, etc.). Si le
socialisme se voulait épique, le genre littéraire qui correspond aux récits de
l’innovation sociale est sans doute la nouvelle.
Toutefois il arrive que les thèmes de ces nouvelles soient empruntés à des
traditions narratives épiques : voir tout le discours sur l’économie
sociale et le modèle québécois.
Il y a toutefois un
autre genre littéraire dont certains discours sur l’innovation sociale se
rapprochent par moments : l’utopie. Si l’innovation sociale fait figure chez
plusieurs d’approche modeste, sérieuse et responsable par rapport aux
extravagances de modèles de changement global tels que le marxisme-léninisme ou
le néolibéralisme, on peut néanmoins y déceler chez d’autres des formes
renouvelées de l’utopie moderne de l’insoumission et de l’affirmation de soi,
qui passent par des modes inédits de participation et de mobilisation, de créativité
et d’hybridation des logiques d’action.
Songeons au phénomène
des forums sociaux, avatar de l’idée très libérale de l’espace public, mais
transformée sur les plans social et spatial : le forum social construit l’espace
public à des échelles tout autres que la sphère publique bourgeoise et l’ouvre à
tous, plutôt qu’à une classe, un genre, une race. La négation de la déférence
qui caractérisait les grands libéraux des 18e et 19e (Tom
Paine, Henry Thoreau) devient désormais l’héritage commun de chacun à travers
le monde et cela de manière pratique et concrète lorsque la participation
devient véritablement possible.
Si la conscience historique s’est
transformée, l’histoire n’en est pas abolie pour autant. Beaucoup de cadres de
réflexion et d’analyse ont été construites sur la prémisse de l’impossibilité
du socialisme et de la permanence du capitalisme. Dans ce sens, ils ont intériorisé
le néolibéralisme. Mais le capitalisme est en crise au niveau mondial. En
voulant se protéger des excès dogmatiques d’antan, il faut prendre garde de ne
pas construire une sorte de Ligne de Maginot théorique qui rend inapte à
repenser l’histoire dans son ouverture et son dynamisme.
Paul Leduc Browne