lundi 27 février 2012

L'innovation sociale : historicité, idéologie, utopie

La conférence qui suit a été prononcée par Paul Leduc Browne à l'ouverture du colloque "Situer l'innovation sociale, susciter le changement démocratique" organisé par l'Axe "Conditions de vie" du Centre de recherche sur les innovations sociales dans le cadre du Congrès de l'ACFAS, le 14 mai 2009.


Le titre du colloque exprime très littéralement les thématiques que nous espérons discuter aujourd'hui. Qu'est-ce que l'innovation sociale ? Quels sont ses voies et ses horizons à notre époque ? Comment les innovations sociales peuvent-elles susciter ou alimenter le changement démocratique d'un monde confronté à des crises profondes et multiples ? Les communications à ce colloque contribueront de diverses manières à cette réflexion. Pour entamer celle-ci, je vous propose quelques éléments de contexte. 
 
Le discours de l’innovation sociale est en chantier. Au CRISES, nous ne travaillons d’ailleurs pas avec un seul concept de l’innovation sociale ; la lecture de nos travaux révèle une pluralité de représentations et de tentatives de conceptualisation de cet objet dans le cadre de plusieurs disciplines et traditions théoriques. Ces représentations sont hétérogènes et sans doute impossibles à réconcilier dans leur ensemble ; elles sont fréquemment associées à des projets sociaux et politiques et ont souvent une forte composante normative.

On peut évaluer cela de plusieurs manières. Du point de vue de la pratique même de la recherche, le recours à la notion d’innovation sociale par les fondateurs du CRISES a été une mesure stratégique brillante. La notion d’innovation sociale permettait de faire table rase de pas mal de bric-à-brac intellectuel et politique. À partir d’un engagement commun envers la recherche en équipe et en partenariat avec des acteurs de la société civile, elle permettait d’élaborer de nouveaux programmes de recherche. Parler d’innovation sociale indiquait un engagement commun envers l’amélioration des conditions de vie et de travail, tout en ouvrant la perspective d’une construction commune de ce que pourrait être cette amélioration.

Ce programme de recherche a permis la production d’un grand nombre d’études de cas, ainsi que d’un nombre croissant de recherches solidement ancrées dans une perspective de middle-range theory. Actionnalistes et fonctionnalistes, institutionnalistes et interactionnistes, régulationnistes et conventionnalistes, se sont côtoyés dans l’effort de construire de nouvelles compréhensions de l’innovation sociale. Parmi les sources théoriques ont figuré autant Schumpeter que Touraine, Giddens que Commons, Granovetter que Parsons, Polanyi que Lipietz. C’est dire qu’on a pu se débarrasser de certaines œillères, décloisonner la pensée d’une certaine manière, établir de nouveaux liens et ouvrir de nouvelles perspectives.

Les fondateurs du CRISES ont ainsi pu rompre avec des courants, des écoles, des approches et des polémiques qui ne leur semblaient aller nulle part. Ils ont pu rassembler autour d’eux d’excellents (et souvent jeunes) collègues désireux comme eux d’explorer de nouvelles pistes de recherche partenariale. Plusieurs générations d’intellectuels engagés ont pu ainsi se frayer une voie entre un militantisme idéologique stérile et une tour d’ivoire sans lien avec les acteurs dans les entreprises, les syndicats et l’économie sociale.

La pratique de la recherche parmi la plupart des membres du CRISES se situe tout à fait dans le mode 2 (Gibbons, Nowotny, Scott 2001) - c’est-à-dire une pratique de la recherche interdisciplinaire, centrée sur des problèmes (plutôt que sur l’avancement d’une discipline), orientée par le contexte social, plutôt qu’initiée par le chercheur individuel.

En lien avec cela, on peut évoquer le rôle du CRISES dans la création d’Alliances de recherche universités-communautés - l’ARUC « Innovation, formation et emploi » et l’ARUC « Économie sociale » - ainsi que du Réseau québécois de recherche partenariale en économie sociale, pour ne mentionner que ceux-là.

Le programme interdisciplinaire de recherche sur l’innovation sociale a permis non seulement d’établir, de consolider et de développer le CRISES sur une période d’une vingtaine d’années, mais a servi de levier pour la formation d’un très grand nombre d’équipes de recherche, pour l’obtention d’un grand nombre de subventions et pour la formation de centaines de nouveaux chercheurs. Si les travaux dans les trois axes de recherche du CRISES (travail, territoire, conditions de vie) sont fertiles, les séminaires inter-axes, très riches, occupent une place de plus en plus importante dans l’approfondissement de la problématique et le développement intellectuel des membres.

Parmi les forces exhibées par cet effort collectif de recherche partenariale sur les innovations sociales, on peut souligner le souci d’éclairer les sentiers par lesquels les « gens ordinaires » interviennent dans leurs propres vies et celles de leurs communautés pour les changer pour le mieux.

La tradition critique s’est avérée souvent très pauvre quand il s’agissait d’élucider les pratiques innovantes et transformatrices des masses populaires en temps « normal ». Avant tout préoccupée d’analyser les formes d’oppression, d’exploitation et d’aliénation, elle s’est surtout attardée à l’action innovante des masses à des moments d’exception (les soviets par exemple). On a plutôt négligé l’étude de multiples et riches formes d’association populaire, telles les associations, les coopératives, les clubs, etc.

Les nombreuses études du tiers secteur par les collègues du CRISES, entre autres, ont énormément enrichi la compréhension des formes de mobilisation et d’association populaires. On a beau y insister, sans fines analyses de ses processus micro-sociaux le changement démocratique ne restera que du vent. La démocratisation est un processus dialectique. La compréhension de ses conditions et de ses contradictions passe par des analyses macro- et micro-sociologiques de l’État et de l’économie.

L’innovation sociale, en tant que formule de compromis, a permis de mettre de côté certaines questions fondamentales, mais sujettes à controverse, quant à la nature des sociétés contemporaines, de se concentrer sur des cas particuliers et concrets, et de produire des savoirs utiles pour les acteurs confrontés à des problèmes immédiats. Cette euphémisation de divergences autrement importantes a sans doute permis aux chercheurs du CRISES, notamment, de produire des choses très intéressantes et au CRISES lui-même de constituer un milieu de recherche et de réflexion convivial et inspirant.

Il reste que si l’on définit l’idéologie d’une part comme un discours qui masque le contexte et le processus d’émergence et de développement d’une réalité, et, d’autre part, comme un discours qui masque ses propres conditions d’émergence, alors l’innovation sociale est un construit idéologique.

Figure clé de la modernité occidentale, l’innovation incarna la répudiation de la tradition, l’ouverture vers l’avenir, l’émergence d’une conscience nouvelle de l’historicité du monde et de l’être humain. Texte programmatique, le Manifeste du Parti communiste la situa dans le double mouvement vers le progrès de l’accumulation capitaliste et de la révolution prolétarienne : l’incessante quête de nouvelles occasions de profit nourrit d’un côté un processus de constante modernisation, bouleversant sans arrêt tous les rapports sociaux, toutes les conditions de vie, toutes les pratiques et toutes les institutions ; de leur côté, les mouvements socialistes et communistes, eux-mêmes les rejetons du capitalisme, promirent de mettre ce dynamisme productif et émancipateur au service non seulement de la minorité des exploiteurs, mais de tous les producteurs associés dans la liberté et l’égalité. Pour citer Michel Callon : « « Innovez, innovez, c’est la loi et les prophètes » : ainsi pourrait être paraphrasée la célèbre apostrophe lancée par Marx aux entrepreneurs anglais du XIXe siècle. » (Callon 1995 : 5) L’innovation n’est pas qu’une idée moderne ; elle est l’idée moderne par excellence. 

Les figures dominantes du progrès au 20e siècle ont sans doute été le progrès technique et le progrès politique, toutes deux se présentant comme la clé du progrès socio-économique : amélioration des conditions de vie et de travail par l’innovation technique incessante ; extension et approfondissement de la liberté, de l’égalité, de la sécurité et de la justice par l’innovation politique sous forme notamment d’institutions démocratiques et juridiques. L’union de ces deux formes d’innovation dans les projets démocratiques et socialistes (y compris communistes) a défini l’histoire au 20e siècle.

La modernité en tant que vision du monde, en tant que caractérisation de la réalité sociale, est elle-même une innovation des 18e et 19e siècles. Elle se signale par une rupture dans la conception du temps des sociétés. Koselleck l’illustre en contrastant deux déclarations, l’une de Luther, l’autre de Robespierre. Tous les deux évoquent l’accélération du temps, mais Luther l’explique en invoquant l’imminence de la fin des temps, où la volonté de Dieu sera exaucée, alors que Robespierre l’associe à l’ouverture du temps à l’expression de la libre action humain mue par la raison. À la structure eschatologique de la conception chrétienne médiévale du temps se substitue la centralité du Progrès portée dans l’immanence de l’histoire humaine.

Or, cette « modernité » est porteuse de crises. Comme le fait remarquer Helga Nowotny, l’accélération du procès d’innovation entraîne une augmentation des déchets, du gaspillage. L’auto-renouvellement du capital, la création de la valeur, exige la destruction constante de valeurs d’usage, de formes organisationnelles et institutionnelles, et d’êtres humains. Le revers du défi de l’innovation est la gestion des déchets : matériel périmé, institutions et organisations sclérotiques, corps humains malades ou morts.

Qui paie le prix de la « destruction créatrice » célébrée par Schumpeter ? L’innovation, même sociale, est dialectique : au nom de la sécurité et de la stabilité, il faut déséquilibrer et déstabiliser.

Si l’innovation nous précipite de plus en plus rapidement vers l’avenir, elle en réduit du même coup les potentialités. Dans le contexte d’une économie mondiale de marché où les décisions économiques ne sont pas planifiées collectivement ou en fonction de la justice, mais plutôt selon les intérêts des acteurs individuels, tous ces effets négatifs de l’innovation et de l’accumulation représentent des « externalités ». L’attention des producteurs, des consommateurs et des milieux politiques est dirigée vers l’immédiat, le court terme. L’avenir est certes ouvert - mais tout n’est pas possible. Les décisions prises dans le passé et le présent ouvrent des pistes possibles mais en ferment d’autres. Toute détermination est une négation. L’action humaine ne se déroule pas que dans le passé ou le présent, mais affecte aussi l’avenir, en lui léguant des environnements sociaux et naturels : villes, campagnes, institutions, organisations, organismes génétiquement modifiés, montagnes et mers de déchets. L’avenir, colonisé, apparaît de plus en plus comme la simple continuation du présent.

Parallèles à ces contradictions socio-écologiques engendrées par l’accumulation et l’innovation capitalistes, il y a bien entendu les luttes politiques découlant du procès d’accumulation : guerres mondiales, révolutions, etc. Au 20e siècle, le nationalisme et le socialisme ont monopolisé une énorme partie des ressources symboliques de l’espoir dans le progrès. Leurs échecs et les horreurs auxquelles ils ont souvent été associés, ont énormément affaibli cet espoir. Alain Touraine n’avait pas entièrement tort d’écrire il y a vingt-cinq ans que le 1er mai ressemblait plus au 11 novembre.

Ces crises de la modernité sont liées à la transformation de la conscience historique associée à la  « postmodernité ». Fredric Jameson définit « le concept du postmodernisme comme une tentative de penser le présent de manière historique à une époque qui a déjà oublié comment penser historiquement » (Postmodernism, ix). Sous l’effet de ces tendances - colonisation de l’avenir par l’action collective dans le cadre du capitalisme, disparition apparente de toute solution de rechange - on ne voit plus que le présent s’étendant devant nous : l’avenir a été, selon l’expression reprise par Elmar Altvater, défuturisé (Altvater et Mahnkopf 2004 : 99-100 ; Adam 1990 : 140-141). L’innovation a beau être le moteur du capitalisme ; celui-ci est sans doute ouvert à l’avenir - sauf que « tout ce qui pourrait exister a dans un sens déjà existé » (Mészáros 1995 : 106).

C’est ce contexte qui a vu l’émergence de la notion de l’innovation sociale. Dans la foulée du postmodernisme et de la consolidation mondiale du capitalisme néolibéral comme système unique, beaucoup de chercheurs et de militants s’intéressant au changement social ont épousé un nouvel agnosticisme, mettant de côté les stratégies de transformation historique à l’échelle globale qui avaient préoccupé les 19e et 20e siècle, pour penser l’action d’amélioration des conditions de vie et de travail aux échelles micro- et méso-sociales.

L’émergence de l’innovation sociale fait écho à la fragmentation des récits d’oppression et de résistance, à la fermeture de toute perspective d’émancipation globale, à la problématique des nouveaux mouvements sociaux qui traduit de nouvelles formes de construction identitaire, de mobilisation des intérêts et d’action collective dans le contexte d’un éclatement de la conscience historique. Dans le souci de l’amélioration ponctuelle et locale d’un monde où les voies de changements plus vastes sont non seulement obscures mais apparemment trop périlleuses, on a substitué les impératifs de la cohésion sociale, de l’inclusion et de la participation à ceux de la lutte des classes, de la résistance et du changement radical.

Les idéologies socialistes et communistes présentaient un récit épique de la transformation du tout sur le temps long, mais faute d’une analyse suffisamment fine et concrète du quotidien versaient dans la fiction. Le discours de l’innovation sociale produit des portraits attrayants du changement micro-social au quotidien, mais sans jusqu’ici établir de lien clair avec les contradictions au niveau de la totalité (d’ailleurs, la plupart de ceux qui réfléchissent à l’innovation sociale répudieraient sans doute la notion même de totalité). Beaucoup de ces récits racontent les actions sur un temps court d’un petit nombre d’individus et, en particulier, du catalyseur (entrepreneur, animateur communautaire, coopérateurs, etc.). Si le socialisme se voulait épique, le genre littéraire qui correspond aux récits de l’innovation sociale est sans doute la nouvelle. Toutefois il arrive que les thèmes de ces nouvelles soient empruntés à des traditions narratives épiques : voir tout le discours sur l’économie sociale et le modèle québécois.

Il y a toutefois un autre genre littéraire dont certains discours sur l’innovation sociale se rapprochent par moments : l’utopie. Si l’innovation sociale fait figure chez plusieurs d’approche modeste, sérieuse et responsable par rapport aux extravagances de modèles de changement global tels que le marxisme-léninisme ou le néolibéralisme, on peut néanmoins y déceler chez d’autres des formes renouvelées de l’utopie moderne de l’insoumission et de l’affirmation de soi, qui passent par des modes inédits de participation et de mobilisation, de créativité et d’hybridation des logiques d’action.

Songeons au phénomène des forums sociaux, avatar de l’idée très libérale de l’espace public, mais transformée sur les plans social et spatial : le forum social construit l’espace public à des échelles tout autres que la sphère publique bourgeoise et l’ouvre à tous, plutôt qu’à une classe, un genre, une race. La négation de la déférence qui caractérisait les grands libéraux des 18e et 19e (Tom Paine, Henry Thoreau) devient désormais l’héritage commun de chacun à travers le monde et cela de manière pratique et concrète lorsque la participation devient véritablement possible.

Si la conscience historique s’est transformée, l’histoire n’en est pas abolie pour autant. Beaucoup de cadres de réflexion et d’analyse ont été construites sur la prémisse de l’impossibilité du socialisme et de la permanence du capitalisme. Dans ce sens, ils ont intériorisé le néolibéralisme. Mais le capitalisme est en crise au niveau mondial. En voulant se protéger des excès dogmatiques d’antan, il faut prendre garde de ne pas construire une sorte de Ligne de Maginot théorique qui rend inapte à repenser l’histoire dans son ouverture et son dynamisme.

Paul Leduc Browne

dimanche 26 février 2012

La dialectique de l'innovation sociale et de l'institutionnalisation

Ce texte est le manuscrit du chapitre 20 de l'ouvrage L'innovation sociale. Émergence et effets sur la transformation des sociétés qui a paru chez les Presses de l'Université du Québec en 2007 sous la direction de Juan-Luis Klein et Denis Harrisson. 

L’innovation est sur toutes les lèvres. Longtemps le mot d’ordre de l’entrepreneur et de l’ingénieur, voilà qu’elle figure partout sur l’étendard du politicien, du fonctionnaire, de l’animateur communautaire et du sociologue. Dans un monde qui prétend valoriser avant tout la quête de l’excellence et du perfectionnement, l’innovation sous toutes ses formes est signe de succès.

L’Écclésiaste avait beau affirmer qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil, la modernité a fait de l’innovation la forme essentielle, typique de l’action. « La bourgeoisie, dit Marx, ne peut exister sans révolutionner constamment les instruments de production et donc les rapports de production, c’est-à-dire l’ensemble des rapports sociaux. » (Marx et Engels, 1976, 35 ; cf. Berman, 1982) La concurrence marchande contraint les entreprises à innover constamment au chapitre de leurs produits, mais aussi de leurs procès de travail et de leurs moyens de production. David Harvey souligne l’importance du comportement faustien de l’entrepreneur engagé dans la destruction créatrice : « The entrepreneur, in Schumpeter’s view a heroic figure, was the creative destroyer par excellence because the entrepreneur was prepared to push the consequences of technical and social innovation to vital extremes. And it was only through such creative heroism that human progress could be assured. » (Harvey, 1989, 17)
 
Le moderne se conçoit comme l’insoumis, celui qui défie les dieux eux-mêmes et récuse toute hiérarchie. Cette esprit libertaire et révolutionnaire faisait dire à Marx que Prométhée était le plus éminent saint et martyr du calendrier philosophique (Marx, 1841). La modernité a sécularisé les institutions pour ensuite les remettre en question systématiquement et enfin tendre à les dissoudre (voir, par exemple, Beck, Bonss et Lau, 2003 ; Thériault, 1994 ; Harvey, 1989) : « Tous les rapports sociaux stables et figés, avec leur cortège de conceptions et d’idées traditionnelles et vénérables, se dissolvent ; les rapports nouvellement établis vieillissent avant d’avoir pu s’ossifier. Tout élément de hiérarchie sociale et de stabilité d’une caste s’en va en fumée, tout ce qui était sacré est profané, et les hommes sont enfin forcés d’envisager leur situation sociale, leurs relations mutuelles d’un regard lucide. » (Marx et Engels, 1976, 35) 

Cette image de soi des modernes est toutefois incomplète, car l’innovation en tant que phénomène moderne repose elle-même sur des institutions et provoque aussi la création d’institutions qui la canalisent, la limitent ou la transforment. L'institution est ce qui dure, ce qui a une stabilité relative. Lukács (1960, 338) disait que l’organisation « est la forme de la médiation entre la théorie et la pratique.» On pourrait par analogie affirmer que l’institution est la forme de la médiation entre l’action et la structure. Dans son mythe fondateur de l’État, Thomas Hobbes (2000) cherche à éclairer la symbiose de la propriété privée, du marché et de l’État en tant que formes institutionnelles d’auto-limitation qui rendent possibles la société (moderne), mais seulement en tant que système contractuel soumis à la tutelle d’un État despotique, intuition étayée par la nouvelle sociologie économique. (Lévesque, Bourque et Forgues, 2001) Les institutions libérales sont les conditions de l'innovation capitaliste, car elles assurent la cohésion sans laquelle on tomberait dans la condition naturelle dépeinte par Hobbes.

À nos fins, l’essentiel ici est de retenir que l’innovation capitaliste est une réalité doublement dialectique : 

1. Elle est une forme phénoménale : les changements de plus en plus nombreux et rapides au niveau des phénomènes se déroulent sur le fonds d’une continuité structurelle durable au niveau de l’essence, c’est-à-dire la logique de la réification (sous ses différentes facettes : capital, État, etc.). (Mészáros, 1995, 1968 ; Harvey, 1989 ; Lukács, 1978, 1960 ; Polanyi, 1957)

2. Le triomphe des innovations (la généralisation de la forme marchande de la force de travail, par exemple) emmène leur institutionnalisation et même leur changement en traditions, source additionnelle de contradictions. (L’institutionnalisme historique parle de « path dependency » [Lecours et al., 2002] ; Lukács parlait de la «période de conséquences» qui suit certains choix sociaux fondamentaux. [Pinkus, 1975])

Face au processus de composition, de décomposition et de recomposition constante qui caractérise un monde régi par la dynamique de l’accumulation capitaliste, les acteurs recherchent la stabilité dans les institutions hors marché de l’État, du Droit et de la famille, processus contradictoire dans et par lequel ceux qui contestent l’ordre établi arrachent des concessions, qui peuvent par la suite devenir des rouages du système. Offe, O’Connor et Habermas ont mis en relief la contradiction entre les fonctions d’accumulation et de légitimisation de l’État capitaliste. (Offe, 1984 ; Habermas, 1973; O’Connor, 1973) Puisant inspiration dans l’oeuvre de Polanyi, Esping-Andersen a produit un modèle, qui a fait école, de l’État-providence en tant que structure de démarchandisation des rapports de production et de consommation. (Esping‑Andersen, 1999 ; Offe, 1984) Par ailleurs, citant la théorie institutionnaliste de Coase, Melchers (2004) affirme que les firmes capitalistes elles-mêmes ne fonctionnent pas seulement selon le mécanisme des prix, choisissant aussi par moments de ne pas le faire afin de réduire leurs coûts transactionnels.

Sous le voile idéologique de l'individualisme héroïque, l’impulsion moderne de l’innovation a comme moteur non seulement la soif de la liberté, mais aussi l'impératif du contrôle. La modernité est créatrice et créature de formes toujours plus poussées de discipline et de domination. Elle est l’ère de l’institution totale (Goffman, 1961), du Panopticon (Foucault, 1975), de l’univers concentrationnaire (Los, 2004 ; Arendt, 1979), du génocide planifié (Mann, 2005, 2004). Par ailleurs, les 19e et 20e siècle n’ont pas seulement perfectionné l’État comme un « effroyable corps parasite, qui recouvre comme d’une membrane le corps de la société [française] et en bouche tous les pores» (Marx, 1975), démontrant une capacité sans cesse renouvelée d’absorber les résistances (Lamoureux, 2002 ; Bourque, Duchastel et Pineault, 1999), mais ont aussi innové sans arrêt dans la création de formes de plus en plus raffinées de contrôle et de domination au sein des rapports de production. (Harvey, 1989 ; Hales, 1980 ; Braverman, 1974)

Entre l’anarchie du marché et le despotisme de l’État et de l’entreprise se profile cependant constamment une autre tendance, celle d’une innovation autre, tendant vers la palliation de l’aliénation moderne, voire sa transformation structurelle. Il s’agit de la myriade d’actions qui contestent, à différentes échelles, le despotisme de l’État et du marché, inventant de nouveaux rapports collectifs de production et de consommation ou infléchissant de manière innovatrice ceux qui existent déjà. (Browne, 1992, 1991, 1990) Comme Jean-Louis Laville (2001, 2000) l’a récemment souligné, ces résistances aux logiques sociales dominantes plongent leurs racines profondément dans l’histoire de la modernité, remontant aux initiatives populaires de constitution d’espaces publics plébéiens dans la période entre la Révolution française de 1789 et celle de 1848 (Moggach, 2000a, 2000b ; Eley,1992 ; Thompson, 1968), et s’étendant aux projets de construction d’une économie sociale et solidaire aujourd’hui. La question sociale d’aujourd’hui est en continuité directe avec celle d’il y a 150 ans. (Browne, 2000 ; 1999) 

Le néo‑libéralisme s'en prend aux pratiques de démarchandisation, exacerbant énormément la fragilisation. (Fecteau, 2004) Les résistances à ce processus ont souvent l'air conservatrices, parce qu'elles cherchent à préserver des règles et des mécanismes de stabilisation et de cohésion. Il est vrai qu’Edmund Burke, ce père du conservatisme, fustigeait les révolutionnaires de 1789 pour avoir méconnu la nécessité historique des institutions, pour avoir pensé qu’il était possible simplement de raser celles-ci et de reconstruire la société de fond en comble. (Burke, 1968) Selon lui, l’innovation ne devait se produire que par l’évolution organique des institutions dans le temps. Aujourd’hui, un néo-libéralisme fort apparenté au libéralisme que critiquait Burke embrasse de nouveau l’utopie d’une société des individus unis dans leurs rapports à la nature — à la fois la nature externe, celle des ressources à exploiter et des territoires à aménager, et la nature interne, celle du désir et de la crainte, fondements de la propriété privée, du marché et de l’État. On aurait toutefois tort d’identifier comme passéistes ou de « burkéennes » les résistances contemporaines au néo-libéralisme. Il s’agit plutôt de saisir le moment historique dont sortent les progressistes aujourd’hui. 

Longtemps animés par un élan productiviste partageant la même utopie techniciste que le libéralisme, les courants dominants du socialisme aux 19e et 20e siècles ont épousé la vision d’une transformation radicale et totale de la nature — celle de l’être humain et de son environnement. C’était, pour reprendre les mots d’Edward Thompson, « the central proposition, then acclaimed in Soviet orthodoxy, that in socialist society the struggle between classes would give way to the more basic struggle between men and nature : massed battalions of tractors, each flying a red flag, waging furious war upon the virgin steppes». (Thompson, 1977, 258) Sous ses formes les plus extrêmes (sous Staline, Mao ou Pol Pot), on n’a pas hésité à traiter des populations entières comme un matériau abondant à travailler, à transformer et, au besoin, à sacrifier. 

Depuis quelques années, la gauche a épousé le scepticisme, voire l’agnosticisme, quant aux perspectives de transformation sociale et d’émancipation ; elle s’est faite modeste dans ses ambitions, comme dans ses prétentions intellectuelles. On n’en veut plus des mots d’ordre, des catéchismes, des formules toutes faites, des promesses radieuses d’avenirs meilleurs. On s’attend à des idées et des projets concrets, spécifiques, réalisables dans l’espace d’une vie. Les résistances à l’ordre établi en Occident aujourd’hui cherchent à s'adapter aux structures ou à les habiter autrement, plutôt que de proclamer l’impératif de leur abolition, contrairement aux mouvements qui ont dominé la lutte anti-capitaliste pendant plus d’un siècle. On veut changer le monde, mais pas n’importe comment. On s’inspire d’un côté d’une conscience des limites écologiques du possible ; d’autre part, on se nourrit d’une connaissance sociologique de l’épaisseur institutionnelle du social. Cette « modestie » peut donner à la gauche qui l’affiche une allure de conservatisme. En réalité, la question est plus complexe que cela. On ne peut plus accepter de modèle téléologique de l’histoire ou même croire en la notion du progrès. Cela n’interdit toutefois pas de penser les innovations et les transformations sociales émancipatrices. Il s’agit de réinventer la pensée utopique et c’est le projet qu’on voit renaître un peu partout aujourd’hui.

Le néo‑libéralisme cherche l'innovation constante dans le cadre d'une certaine logique d'action, celle du marché ; les résistances au néo‑libéralisme aujourd’hui tentent d'innover dans tout l'éventail possible des logiques d'action, en s'opposant à la transformation effrénée des institutions apportée par le néo‑libéralisme. Il s’agit de transformer le monde, de viser l’émancipation humaine, mais dans la conscience de la densité et de la complexité du social, qui interdisent les stratégies simples et meurtrières d’une autre époque. Len Arthur et ses collègues (2004) ont par ailleurs sûrement raison d’affirmer qu’on aurait tort de s’enfermer dans une vision apocalyptique ou linéaire du changement.

Lefebvre has shown how social space is far from uniform and that social actors and social groups are able to construct a variety of cultural forms that — although bounded in various ways — mutually coexist while developing independently of each other. This raises the distinct possibility that it is possible to implement social change through different and alternative practices synchronically, in the present. Such a view contrasts with the more traditional approaches to radical social change that assume that ‘real' change is reliant on collective mobilization to achieve change diachronically (and in the future). (2004, 9) 

L’innovation sociale émancipatrice implique non seulement une spatialité sociale autre, mais aussi une temporalité différente. L’innovation capitaliste a toujours comme impératif d’écourter le plus possible le temps nécessaire à la production et à la distribution. On a beaucoup évoqué le caractère instantané des communications et des transferts de capitaux rendu possible par les nouvelles technologies de l’information et de la communication, en le contrastant avec le monde traditionnel encore ancré dans les rythmes lents, sinon de la campagne, du moins du corps humain. Quant au temps de la consommation, l’industrie capitaliste cherche aussi à le réduire, afin qu’il puisse se répéter le plus souvent possible ; mais il s’agit en même temps souvent d’allonger l’expérience vécue de la consommation, à en faire une expérience esthétique, afin que le consommateur éprouve le sentiment de « sortir du temps » tout en consommant toujours davantage et plus souvent. Le temps de l’innovation sociale émancipatrice est tout autre. Mais là encore, le temps de l’émancipation ne peut plus se penser selon le modèle de la sublimité qui a caractérisé le processus de changement préconisé par le socialisme révolutionnaire du 20e siècle. Le concept de l’innovation sociale émancipatrice appelle aujourd’hui une compréhension nouvelle de la multiplicité et de l’hétérogénéité des temps sociaux. (Brose, 2004 ; Giesen, 2004 ; Harvey, 1989; Bloch, 1978 ; Lefebvre, 1968 ; Gurvitch, 1961)

Paul Leduc Browne

Bibliographie

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Innovation sociale et transformation sociale


La notion d’innovation sociale semble avant tout s’inscrire soit dans des approches fonctionnalistes, soit dans des approches sociologiques qui conçoivent le social comme produit, reproduit et transformé au sein de réseaux d’acteurs marqués par leur caractère transitoire et provisoire. Dans sa version fonctionnaliste, l’innovation apparaît comme un avatar de la déviance, comme ce qui vient rompre la dynamique de la reproduction du tout, ou comme le mécanisme d’adaptation qui permet au tout de se reproduire. Si le fonctionnalisme est avant tout préoccupé par les conditions et les mécanismes de la stabilité, l’approche actionnaliste pour sa part conçoit plutôt le changement comme la norme. Tout n’est que jeu d’acteurs, réaction, invention, stratégie. Le problème n’est plus de penser la fonction du changement dans la reproduction, mais de déceler les processus grâce auxquels des moments de similitude et de stabilité se créent dans le flux infini des actions individuelles — d’où l’intérêt pour la diffusion qui rend les innovations significatives. C’est pour cela aussi que l’innovation prend nécessairement la forme de “changements incrémentaux”, de “révolutions minuscules” ou de “petites modifications”, “même si ses effets sont à très long terme” (Jean-Marie Fecteau, “Pour une fertilisation croisée des concepts”, 2006).

Cette opposition, sans doute quelque peu caricaturale, reproduit bien entendu l’antinomie entre l’acteur et la structure qui est au coeur de la pensée sociologique. Elle est sans doute à comprendre comme un avatar de la période suivant l’implosion du marxisme dans les pays du Nord et de manière plus générale la crise des notions de progrès. Elle traduit certaines tentatives de la pensée sociologique de se situer dans une nouvelle conjoncture où la pensée radicale réclamant des ruptures jacobines était de droite — néolibéralisme, néoconservatisme, Droite religieuse — alors que ce qui passait pour la pensée de gauche s’entredéchirait et se perdait dans les labyrinthes de la déconstruction et des politiques identitaires. Le flou entourant la notion d’innovation sociale traduit sans doute la confusion idéologique et épistémologique de cette conjoncture pour ceux ne se réclamant ni du néolibéralisme, ni du matérialisme historique, ni d’une foi religieuse. Dans un contexte où tout est politisé ou rien ne l’est, le politique perd ses contours. Ceux qui cherchent encore à améliorer le sort d’autrui sont tentés de se lancer dans des projets concrets, dans des recherches empiriques, en laissant de côté les questions théoriques et politiques plus générales. D’où sans doute leur intérêt pour l’innovation, conçue comme ponctuelle, “assignée à un moment, quitte à ce que le temps de sa diffusion soit plus ou moins long” (ibid.). Leurs besoins sur le plan conceptuel les amènent de fil en aiguille à rejoindre ceux qui, venant dans l’autre sens, sont à la recherche de théories mésosociologiques (middle-range theories) susceptibles d’offrir des cadres analytiques opératoires dans l’impossibilité apparente des “grands récits”. D’où l’intérêt pour les travaux par ailleurs souvent très stimulants de l’École de la Régulation, de Giddens, de Beck et autres.

Jean-Marie Fecteau (ibid.) a très justement noté comment la démocratie offre un cadre particulièrement propice à l’innovation. Ce n’est pas nécessairement ainsi qu’il l’entendait, mais on pourrait dire que ce n’est guère étonnant, dans la mesure où la démocratie libérale fut historiquement le régime politique élaboré par la bourgeoisie afin de favoriser l’entreprise privée capitaliste, une forme économique qui vit de la “création destructrice”, de l’innovation, du changement. On pourrait aussi tout simplement dire que la démocratie libérale est une figure typique de la modernité ; or, comme l’affirme David Harvey : “Modernity is, therefore, always about ‘creative destruction,’ be it of the gentle and democratic, or the revolutionary, traumatic, and authoritarian kind.” (Harvey 2006 : 1) En même temps, s’il est vrai que c’est “toute la société qui est convoquée dans ce mouvement en avant où la création du neuf est le rapport dominant au temps” (ibid.), les exemples des politiques sociales avancés par Jean-Marie Fecteau proviennent d’une époque antérieure à nos jours, alors que les luttes sociales et les grandes mobilisations collectives orientées vers le progrès étaient encore d’actualité. Aujourd’hui, la création du neuf est encore la clé, tant de la démocratie libérale que de l’économie capitaliste, mais elle a un horizon temporel si rapproché, en vertu de la compression spatio-temporelle caractéristique de la modernité avancée ou de la postmodernité (Harvey 1989), que l’avenir visé ne se distingue plus d’un présent rallongé ; il est “défuturisé” (Altvater et Mahnkopf 2004, Adam 1990). Comme l’a noté Douglas Moggach : “Behind the dazzling dance of phenomenal forms, fundamental historical structures of social relationships and social activity persist. (...) The current world market invites comparison with Plato’s analogy of the cave, where a surface flurry of activity conceals an underlying fixity of structures.” (Moggach 1990: 25) Plus que jamais, le capitalisme et la démocratie libérale sont ouverts à l’avenir et suscitent l’innovation sauf que “[e]verything that can be in a sense already has been” (Mészáros 1995: 106)— du moins sur le plan de l’idéologie, puisque dans la réalité il n’y a ni répétition exacte, ni identité, mais seulement similarité (Adam & Groves 2007: 41).

Où cela, dans la mesure où il ne s’agit pas d’une présentation trop schématique, laisse-t-il le projet de l’Axe “Conditions de vie”, au sein duquel on a souvent répété que l’innovation sociale était associée à, voire devait déboucher sur, la transformation sociale? C’est à la discussion de cette question que je vous convie. Comment concevez-vous la transformation sociale sur laquelle doit déboucher l’innovation sociale ? Quel est le rapport de celle-ci au politique, à l’économie et à l’histoire ? Je vous invite à réagir à mes propos, à les appuyer ou à y opposer une vision autre de l’innovation, qui pourrait prendre la forme d’une analyse philosophique, historique, sociologique ou anthropologique, sur ce blogue pour commencer et sous d'autres formes par la suite.

Paul Leduc Browne

Références bibliographiques

Adam, Barbara (1990). Time and Social Theory. Cambridge: Polity Press.

Adam, Barbara & Chris Groves (2007). Future Matters. Action, Knowledge, Ethics. Leiden: Brill.

Altvater, Elmar & Birgit Mahnkopf (2004). Grenzen der Globalisierung. Ökonomie, Ökologie und Politik in der Weltgesellschaft. 6 edition. Münster: W th estfälisches Dampfboot.

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