lundi 27 février 2012

L'innovation sociale : historicité, idéologie, utopie

La conférence qui suit a été prononcée par Paul Leduc Browne à l'ouverture du colloque "Situer l'innovation sociale, susciter le changement démocratique" organisé par l'Axe "Conditions de vie" du Centre de recherche sur les innovations sociales dans le cadre du Congrès de l'ACFAS, le 14 mai 2009.


Le titre du colloque exprime très littéralement les thématiques que nous espérons discuter aujourd'hui. Qu'est-ce que l'innovation sociale ? Quels sont ses voies et ses horizons à notre époque ? Comment les innovations sociales peuvent-elles susciter ou alimenter le changement démocratique d'un monde confronté à des crises profondes et multiples ? Les communications à ce colloque contribueront de diverses manières à cette réflexion. Pour entamer celle-ci, je vous propose quelques éléments de contexte. 
 
Le discours de l’innovation sociale est en chantier. Au CRISES, nous ne travaillons d’ailleurs pas avec un seul concept de l’innovation sociale ; la lecture de nos travaux révèle une pluralité de représentations et de tentatives de conceptualisation de cet objet dans le cadre de plusieurs disciplines et traditions théoriques. Ces représentations sont hétérogènes et sans doute impossibles à réconcilier dans leur ensemble ; elles sont fréquemment associées à des projets sociaux et politiques et ont souvent une forte composante normative.

On peut évaluer cela de plusieurs manières. Du point de vue de la pratique même de la recherche, le recours à la notion d’innovation sociale par les fondateurs du CRISES a été une mesure stratégique brillante. La notion d’innovation sociale permettait de faire table rase de pas mal de bric-à-brac intellectuel et politique. À partir d’un engagement commun envers la recherche en équipe et en partenariat avec des acteurs de la société civile, elle permettait d’élaborer de nouveaux programmes de recherche. Parler d’innovation sociale indiquait un engagement commun envers l’amélioration des conditions de vie et de travail, tout en ouvrant la perspective d’une construction commune de ce que pourrait être cette amélioration.

Ce programme de recherche a permis la production d’un grand nombre d’études de cas, ainsi que d’un nombre croissant de recherches solidement ancrées dans une perspective de middle-range theory. Actionnalistes et fonctionnalistes, institutionnalistes et interactionnistes, régulationnistes et conventionnalistes, se sont côtoyés dans l’effort de construire de nouvelles compréhensions de l’innovation sociale. Parmi les sources théoriques ont figuré autant Schumpeter que Touraine, Giddens que Commons, Granovetter que Parsons, Polanyi que Lipietz. C’est dire qu’on a pu se débarrasser de certaines œillères, décloisonner la pensée d’une certaine manière, établir de nouveaux liens et ouvrir de nouvelles perspectives.

Les fondateurs du CRISES ont ainsi pu rompre avec des courants, des écoles, des approches et des polémiques qui ne leur semblaient aller nulle part. Ils ont pu rassembler autour d’eux d’excellents (et souvent jeunes) collègues désireux comme eux d’explorer de nouvelles pistes de recherche partenariale. Plusieurs générations d’intellectuels engagés ont pu ainsi se frayer une voie entre un militantisme idéologique stérile et une tour d’ivoire sans lien avec les acteurs dans les entreprises, les syndicats et l’économie sociale.

La pratique de la recherche parmi la plupart des membres du CRISES se situe tout à fait dans le mode 2 (Gibbons, Nowotny, Scott 2001) - c’est-à-dire une pratique de la recherche interdisciplinaire, centrée sur des problèmes (plutôt que sur l’avancement d’une discipline), orientée par le contexte social, plutôt qu’initiée par le chercheur individuel.

En lien avec cela, on peut évoquer le rôle du CRISES dans la création d’Alliances de recherche universités-communautés - l’ARUC « Innovation, formation et emploi » et l’ARUC « Économie sociale » - ainsi que du Réseau québécois de recherche partenariale en économie sociale, pour ne mentionner que ceux-là.

Le programme interdisciplinaire de recherche sur l’innovation sociale a permis non seulement d’établir, de consolider et de développer le CRISES sur une période d’une vingtaine d’années, mais a servi de levier pour la formation d’un très grand nombre d’équipes de recherche, pour l’obtention d’un grand nombre de subventions et pour la formation de centaines de nouveaux chercheurs. Si les travaux dans les trois axes de recherche du CRISES (travail, territoire, conditions de vie) sont fertiles, les séminaires inter-axes, très riches, occupent une place de plus en plus importante dans l’approfondissement de la problématique et le développement intellectuel des membres.

Parmi les forces exhibées par cet effort collectif de recherche partenariale sur les innovations sociales, on peut souligner le souci d’éclairer les sentiers par lesquels les « gens ordinaires » interviennent dans leurs propres vies et celles de leurs communautés pour les changer pour le mieux.

La tradition critique s’est avérée souvent très pauvre quand il s’agissait d’élucider les pratiques innovantes et transformatrices des masses populaires en temps « normal ». Avant tout préoccupée d’analyser les formes d’oppression, d’exploitation et d’aliénation, elle s’est surtout attardée à l’action innovante des masses à des moments d’exception (les soviets par exemple). On a plutôt négligé l’étude de multiples et riches formes d’association populaire, telles les associations, les coopératives, les clubs, etc.

Les nombreuses études du tiers secteur par les collègues du CRISES, entre autres, ont énormément enrichi la compréhension des formes de mobilisation et d’association populaires. On a beau y insister, sans fines analyses de ses processus micro-sociaux le changement démocratique ne restera que du vent. La démocratisation est un processus dialectique. La compréhension de ses conditions et de ses contradictions passe par des analyses macro- et micro-sociologiques de l’État et de l’économie.

L’innovation sociale, en tant que formule de compromis, a permis de mettre de côté certaines questions fondamentales, mais sujettes à controverse, quant à la nature des sociétés contemporaines, de se concentrer sur des cas particuliers et concrets, et de produire des savoirs utiles pour les acteurs confrontés à des problèmes immédiats. Cette euphémisation de divergences autrement importantes a sans doute permis aux chercheurs du CRISES, notamment, de produire des choses très intéressantes et au CRISES lui-même de constituer un milieu de recherche et de réflexion convivial et inspirant.

Il reste que si l’on définit l’idéologie d’une part comme un discours qui masque le contexte et le processus d’émergence et de développement d’une réalité, et, d’autre part, comme un discours qui masque ses propres conditions d’émergence, alors l’innovation sociale est un construit idéologique.

Figure clé de la modernité occidentale, l’innovation incarna la répudiation de la tradition, l’ouverture vers l’avenir, l’émergence d’une conscience nouvelle de l’historicité du monde et de l’être humain. Texte programmatique, le Manifeste du Parti communiste la situa dans le double mouvement vers le progrès de l’accumulation capitaliste et de la révolution prolétarienne : l’incessante quête de nouvelles occasions de profit nourrit d’un côté un processus de constante modernisation, bouleversant sans arrêt tous les rapports sociaux, toutes les conditions de vie, toutes les pratiques et toutes les institutions ; de leur côté, les mouvements socialistes et communistes, eux-mêmes les rejetons du capitalisme, promirent de mettre ce dynamisme productif et émancipateur au service non seulement de la minorité des exploiteurs, mais de tous les producteurs associés dans la liberté et l’égalité. Pour citer Michel Callon : « « Innovez, innovez, c’est la loi et les prophètes » : ainsi pourrait être paraphrasée la célèbre apostrophe lancée par Marx aux entrepreneurs anglais du XIXe siècle. » (Callon 1995 : 5) L’innovation n’est pas qu’une idée moderne ; elle est l’idée moderne par excellence. 

Les figures dominantes du progrès au 20e siècle ont sans doute été le progrès technique et le progrès politique, toutes deux se présentant comme la clé du progrès socio-économique : amélioration des conditions de vie et de travail par l’innovation technique incessante ; extension et approfondissement de la liberté, de l’égalité, de la sécurité et de la justice par l’innovation politique sous forme notamment d’institutions démocratiques et juridiques. L’union de ces deux formes d’innovation dans les projets démocratiques et socialistes (y compris communistes) a défini l’histoire au 20e siècle.

La modernité en tant que vision du monde, en tant que caractérisation de la réalité sociale, est elle-même une innovation des 18e et 19e siècles. Elle se signale par une rupture dans la conception du temps des sociétés. Koselleck l’illustre en contrastant deux déclarations, l’une de Luther, l’autre de Robespierre. Tous les deux évoquent l’accélération du temps, mais Luther l’explique en invoquant l’imminence de la fin des temps, où la volonté de Dieu sera exaucée, alors que Robespierre l’associe à l’ouverture du temps à l’expression de la libre action humain mue par la raison. À la structure eschatologique de la conception chrétienne médiévale du temps se substitue la centralité du Progrès portée dans l’immanence de l’histoire humaine.

Or, cette « modernité » est porteuse de crises. Comme le fait remarquer Helga Nowotny, l’accélération du procès d’innovation entraîne une augmentation des déchets, du gaspillage. L’auto-renouvellement du capital, la création de la valeur, exige la destruction constante de valeurs d’usage, de formes organisationnelles et institutionnelles, et d’êtres humains. Le revers du défi de l’innovation est la gestion des déchets : matériel périmé, institutions et organisations sclérotiques, corps humains malades ou morts.

Qui paie le prix de la « destruction créatrice » célébrée par Schumpeter ? L’innovation, même sociale, est dialectique : au nom de la sécurité et de la stabilité, il faut déséquilibrer et déstabiliser.

Si l’innovation nous précipite de plus en plus rapidement vers l’avenir, elle en réduit du même coup les potentialités. Dans le contexte d’une économie mondiale de marché où les décisions économiques ne sont pas planifiées collectivement ou en fonction de la justice, mais plutôt selon les intérêts des acteurs individuels, tous ces effets négatifs de l’innovation et de l’accumulation représentent des « externalités ». L’attention des producteurs, des consommateurs et des milieux politiques est dirigée vers l’immédiat, le court terme. L’avenir est certes ouvert - mais tout n’est pas possible. Les décisions prises dans le passé et le présent ouvrent des pistes possibles mais en ferment d’autres. Toute détermination est une négation. L’action humaine ne se déroule pas que dans le passé ou le présent, mais affecte aussi l’avenir, en lui léguant des environnements sociaux et naturels : villes, campagnes, institutions, organisations, organismes génétiquement modifiés, montagnes et mers de déchets. L’avenir, colonisé, apparaît de plus en plus comme la simple continuation du présent.

Parallèles à ces contradictions socio-écologiques engendrées par l’accumulation et l’innovation capitalistes, il y a bien entendu les luttes politiques découlant du procès d’accumulation : guerres mondiales, révolutions, etc. Au 20e siècle, le nationalisme et le socialisme ont monopolisé une énorme partie des ressources symboliques de l’espoir dans le progrès. Leurs échecs et les horreurs auxquelles ils ont souvent été associés, ont énormément affaibli cet espoir. Alain Touraine n’avait pas entièrement tort d’écrire il y a vingt-cinq ans que le 1er mai ressemblait plus au 11 novembre.

Ces crises de la modernité sont liées à la transformation de la conscience historique associée à la  « postmodernité ». Fredric Jameson définit « le concept du postmodernisme comme une tentative de penser le présent de manière historique à une époque qui a déjà oublié comment penser historiquement » (Postmodernism, ix). Sous l’effet de ces tendances - colonisation de l’avenir par l’action collective dans le cadre du capitalisme, disparition apparente de toute solution de rechange - on ne voit plus que le présent s’étendant devant nous : l’avenir a été, selon l’expression reprise par Elmar Altvater, défuturisé (Altvater et Mahnkopf 2004 : 99-100 ; Adam 1990 : 140-141). L’innovation a beau être le moteur du capitalisme ; celui-ci est sans doute ouvert à l’avenir - sauf que « tout ce qui pourrait exister a dans un sens déjà existé » (Mészáros 1995 : 106).

C’est ce contexte qui a vu l’émergence de la notion de l’innovation sociale. Dans la foulée du postmodernisme et de la consolidation mondiale du capitalisme néolibéral comme système unique, beaucoup de chercheurs et de militants s’intéressant au changement social ont épousé un nouvel agnosticisme, mettant de côté les stratégies de transformation historique à l’échelle globale qui avaient préoccupé les 19e et 20e siècle, pour penser l’action d’amélioration des conditions de vie et de travail aux échelles micro- et méso-sociales.

L’émergence de l’innovation sociale fait écho à la fragmentation des récits d’oppression et de résistance, à la fermeture de toute perspective d’émancipation globale, à la problématique des nouveaux mouvements sociaux qui traduit de nouvelles formes de construction identitaire, de mobilisation des intérêts et d’action collective dans le contexte d’un éclatement de la conscience historique. Dans le souci de l’amélioration ponctuelle et locale d’un monde où les voies de changements plus vastes sont non seulement obscures mais apparemment trop périlleuses, on a substitué les impératifs de la cohésion sociale, de l’inclusion et de la participation à ceux de la lutte des classes, de la résistance et du changement radical.

Les idéologies socialistes et communistes présentaient un récit épique de la transformation du tout sur le temps long, mais faute d’une analyse suffisamment fine et concrète du quotidien versaient dans la fiction. Le discours de l’innovation sociale produit des portraits attrayants du changement micro-social au quotidien, mais sans jusqu’ici établir de lien clair avec les contradictions au niveau de la totalité (d’ailleurs, la plupart de ceux qui réfléchissent à l’innovation sociale répudieraient sans doute la notion même de totalité). Beaucoup de ces récits racontent les actions sur un temps court d’un petit nombre d’individus et, en particulier, du catalyseur (entrepreneur, animateur communautaire, coopérateurs, etc.). Si le socialisme se voulait épique, le genre littéraire qui correspond aux récits de l’innovation sociale est sans doute la nouvelle. Toutefois il arrive que les thèmes de ces nouvelles soient empruntés à des traditions narratives épiques : voir tout le discours sur l’économie sociale et le modèle québécois.

Il y a toutefois un autre genre littéraire dont certains discours sur l’innovation sociale se rapprochent par moments : l’utopie. Si l’innovation sociale fait figure chez plusieurs d’approche modeste, sérieuse et responsable par rapport aux extravagances de modèles de changement global tels que le marxisme-léninisme ou le néolibéralisme, on peut néanmoins y déceler chez d’autres des formes renouvelées de l’utopie moderne de l’insoumission et de l’affirmation de soi, qui passent par des modes inédits de participation et de mobilisation, de créativité et d’hybridation des logiques d’action.

Songeons au phénomène des forums sociaux, avatar de l’idée très libérale de l’espace public, mais transformée sur les plans social et spatial : le forum social construit l’espace public à des échelles tout autres que la sphère publique bourgeoise et l’ouvre à tous, plutôt qu’à une classe, un genre, une race. La négation de la déférence qui caractérisait les grands libéraux des 18e et 19e (Tom Paine, Henry Thoreau) devient désormais l’héritage commun de chacun à travers le monde et cela de manière pratique et concrète lorsque la participation devient véritablement possible.

Si la conscience historique s’est transformée, l’histoire n’en est pas abolie pour autant. Beaucoup de cadres de réflexion et d’analyse ont été construites sur la prémisse de l’impossibilité du socialisme et de la permanence du capitalisme. Dans ce sens, ils ont intériorisé le néolibéralisme. Mais le capitalisme est en crise au niveau mondial. En voulant se protéger des excès dogmatiques d’antan, il faut prendre garde de ne pas construire une sorte de Ligne de Maginot théorique qui rend inapte à repenser l’histoire dans son ouverture et son dynamisme.

Paul Leduc Browne

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