Réflexions à partir de la problématique de l'Axe "Conditions de vie" du Centre de recherche sur les innovations sociales.
dimanche 26 février 2012
Innovation sociale et transformation sociale
La notion d’innovation sociale semble avant tout s’inscrire soit dans des approches fonctionnalistes, soit dans des approches sociologiques qui conçoivent le social comme produit, reproduit et transformé au sein de réseaux d’acteurs marqués par leur caractère transitoire et provisoire. Dans sa version fonctionnaliste, l’innovation apparaît comme un avatar de la déviance, comme ce qui vient rompre la dynamique de la reproduction du tout, ou comme le mécanisme d’adaptation qui permet au tout de se reproduire. Si le fonctionnalisme est avant tout préoccupé par les conditions et les mécanismes de la stabilité, l’approche actionnaliste pour sa part conçoit plutôt le changement comme la norme. Tout n’est que jeu d’acteurs, réaction, invention, stratégie. Le problème n’est plus de penser la fonction du changement dans la reproduction, mais de déceler les processus grâce auxquels des moments de similitude et de stabilité se créent dans le flux infini des actions individuelles — d’où l’intérêt pour la diffusion qui rend les innovations significatives. C’est pour cela aussi que l’innovation prend nécessairement la forme de “changements incrémentaux”, de “révolutions minuscules” ou de “petites modifications”, “même si ses effets sont à très long terme” (Jean-Marie Fecteau, “Pour une fertilisation croisée des concepts”, 2006).
Cette opposition, sans doute quelque peu caricaturale, reproduit bien entendu l’antinomie entre l’acteur et la structure qui est au coeur de la pensée sociologique. Elle est sans doute à comprendre comme un avatar de la période suivant l’implosion du marxisme dans les pays du Nord et de manière plus générale la crise des notions de progrès. Elle traduit certaines tentatives de la pensée sociologique de se situer dans une nouvelle conjoncture où la pensée radicale réclamant des ruptures jacobines était de droite — néolibéralisme, néoconservatisme, Droite religieuse — alors que ce qui passait pour la pensée de gauche s’entredéchirait et se perdait dans les labyrinthes de la déconstruction et des politiques identitaires. Le flou entourant la notion d’innovation sociale traduit sans doute la confusion idéologique et épistémologique de cette conjoncture pour ceux ne se réclamant ni du néolibéralisme, ni du matérialisme historique, ni d’une foi religieuse. Dans un contexte où tout est politisé ou rien ne l’est, le politique perd ses contours. Ceux qui cherchent encore à améliorer le sort d’autrui sont tentés de se lancer dans des projets concrets, dans des recherches empiriques, en laissant de côté les questions théoriques et politiques plus générales. D’où sans doute leur intérêt pour l’innovation, conçue comme ponctuelle, “assignée à un moment, quitte à ce que le temps de sa diffusion soit plus ou moins long” (ibid.). Leurs besoins sur le plan conceptuel les amènent de fil en aiguille à rejoindre ceux qui, venant dans l’autre sens, sont à la recherche de théories mésosociologiques (middle-range theories) susceptibles d’offrir des cadres analytiques opératoires dans l’impossibilité apparente des “grands récits”. D’où l’intérêt pour les travaux par ailleurs souvent très stimulants de l’École de la Régulation, de Giddens, de Beck et autres.
Jean-Marie Fecteau (ibid.) a très justement noté comment la démocratie offre un cadre particulièrement propice à l’innovation. Ce n’est pas nécessairement ainsi qu’il l’entendait, mais on pourrait dire que ce n’est guère étonnant, dans la mesure où la démocratie libérale fut historiquement le régime politique élaboré par la bourgeoisie afin de favoriser l’entreprise privée capitaliste, une forme économique qui vit de la “création destructrice”, de l’innovation, du changement. On pourrait aussi tout simplement dire que la démocratie libérale est une figure typique de la modernité ; or, comme l’affirme David Harvey : “Modernity is, therefore, always about ‘creative destruction,’ be it of the gentle and democratic, or the revolutionary, traumatic, and authoritarian kind.” (Harvey 2006 : 1) En même temps, s’il est vrai que c’est “toute la société qui est convoquée dans ce mouvement en avant où la création du neuf est le rapport dominant au temps” (ibid.), les exemples des politiques sociales avancés par Jean-Marie Fecteau proviennent d’une époque antérieure à nos jours, alors que les luttes sociales et les grandes mobilisations collectives orientées vers le progrès étaient encore d’actualité. Aujourd’hui, la création du neuf est encore la clé, tant de la démocratie libérale que de l’économie capitaliste, mais elle a un horizon temporel si rapproché, en vertu de la compression spatio-temporelle caractéristique de la modernité avancée ou de la postmodernité (Harvey 1989), que l’avenir visé ne se distingue plus d’un présent rallongé ; il est “défuturisé” (Altvater et Mahnkopf 2004, Adam 1990). Comme l’a noté Douglas Moggach : “Behind the dazzling dance of phenomenal forms, fundamental historical structures of social relationships and social activity persist. (...) The current world market invites comparison with Plato’s analogy of the cave, where a surface flurry of activity conceals an underlying fixity of structures.” (Moggach 1990: 25) Plus que jamais, le capitalisme et la démocratie libérale sont ouverts à l’avenir et suscitent l’innovation sauf que “[e]verything that can be in a sense already has been” (Mészáros 1995: 106)— du moins sur le plan de l’idéologie, puisque dans la réalité il n’y a ni répétition exacte, ni identité, mais seulement similarité (Adam & Groves 2007: 41).
Où cela, dans la mesure où il ne s’agit pas d’une présentation trop schématique, laisse-t-il le projet de l’Axe “Conditions de vie”, au sein duquel on a souvent répété que l’innovation sociale était associée à, voire devait déboucher sur, la transformation sociale? C’est à la discussion de cette question que je vous convie. Comment concevez-vous la transformation sociale sur laquelle doit déboucher l’innovation sociale ? Quel est le rapport de celle-ci au politique, à l’économie et à l’histoire ? Je vous invite à réagir à mes propos, à les appuyer ou à y opposer une vision autre de l’innovation, qui pourrait prendre la forme d’une analyse philosophique, historique, sociologique ou anthropologique, sur ce blogue pour commencer et sous d'autres formes par la suite.
Paul Leduc Browne
Références bibliographiques
Adam, Barbara (1990). Time and Social Theory. Cambridge: Polity Press.
Adam, Barbara & Chris Groves (2007). Future Matters. Action, Knowledge, Ethics. Leiden: Brill.
Altvater, Elmar & Birgit Mahnkopf (2004). Grenzen der Globalisierung. Ökonomie, Ökologie und Politik in der Weltgesellschaft. 6 edition. Münster: W th estfälisches Dampfboot.
Fecteau, Jean-Marie (2006). “Pour une fertilisation croisée des concepts.” Manuscrit.
Harvey, David, (2006). Paris, Capital of Modernity. Londres : Routledge.
Harvey, David (1989). The Condition of Postmodernity. Oxford: Blackwell.
Mészáros, István (1995). Beyond Capital. London: Merlin Press.
Moggach, Douglas (1990). “Perspectives on the Crisis of Political Thought: Labour and Society.” International Political Science Review. 11, 1: 25-32.
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