Ce texte est le manuscrit du
chapitre 20 de l'ouvrage L'innovation sociale. Émergence et effets sur la
transformation des sociétés qui a paru chez les Presses de l'Université du
Québec en 2007 sous la direction de Juan-Luis Klein et Denis Harrisson.
L’innovation est sur toutes les lèvres. Longtemps le mot d’ordre de
l’entrepreneur et de l’ingénieur, voilà qu’elle figure partout sur l’étendard
du politicien, du fonctionnaire, de l’animateur communautaire et du sociologue.
Dans un monde qui prétend valoriser avant tout la quête de l’excellence et du
perfectionnement, l’innovation sous toutes ses formes est signe de succès.
L’Écclésiaste avait beau affirmer qu’il n’y
a rien de nouveau sous le soleil, la modernité a fait de l’innovation la forme
essentielle, typique de l’action. « La bourgeoisie, dit Marx, ne peut exister
sans révolutionner constamment les instruments de production et donc les
rapports de production, c’est-à-dire l’ensemble des rapports sociaux. » (Marx
et Engels, 1976, 35 ; cf. Berman, 1982) La concurrence marchande contraint les
entreprises à innover constamment au chapitre de leurs produits, mais aussi de
leurs procès de travail et de leurs moyens de production. David Harvey souligne
l’importance du comportement faustien de l’entrepreneur engagé dans la
destruction créatrice : « The entrepreneur, in Schumpeter’s view a heroic
figure, was the creative destroyer par
excellence because the entrepreneur was prepared to push the consequences
of technical and social innovation to vital extremes. And it was only through
such creative heroism that human progress could be assured. » (Harvey, 1989,
17)
Le moderne se conçoit comme l’insoumis, celui
qui défie les dieux eux-mêmes et récuse toute hiérarchie. Cette esprit libertaire
et révolutionnaire faisait dire à Marx que Prométhée était le plus éminent
saint et martyr du calendrier philosophique (Marx, 1841). La modernité a
sécularisé les institutions pour ensuite les remettre en question
systématiquement et enfin tendre à les dissoudre (voir, par exemple, Beck,
Bonss et Lau, 2003 ; Thériault, 1994 ; Harvey, 1989) : « Tous les rapports
sociaux stables et figés, avec leur cortège de conceptions et d’idées
traditionnelles et vénérables, se dissolvent ; les rapports nouvellement
établis vieillissent avant d’avoir pu s’ossifier. Tout élément de hiérarchie
sociale et de stabilité d’une caste s’en va en fumée, tout ce qui était sacré
est profané, et les hommes sont enfin forcés d’envisager leur situation
sociale, leurs relations mutuelles d’un regard lucide. » (Marx et Engels, 1976,
35)
Cette image de soi des modernes est toutefois
incomplète, car l’innovation en tant que phénomène moderne repose elle-même sur
des institutions et provoque aussi la création d’institutions qui la
canalisent, la limitent ou la transforment. L'institution est ce qui dure, ce
qui a une stabilité relative. Lukács (1960, 338) disait que l’organisation «
est la forme de la médiation entre la théorie et la pratique.» On pourrait par
analogie affirmer que l’institution est la forme de la médiation entre l’action
et la structure. Dans son mythe fondateur de l’État, Thomas Hobbes (2000)
cherche à éclairer la symbiose de la propriété privée, du marché et de l’État
en tant que formes institutionnelles d’auto-limitation qui rendent possibles la
société (moderne), mais seulement en tant que système contractuel soumis à la
tutelle d’un État despotique, intuition étayée par la nouvelle sociologie
économique. (Lévesque, Bourque et Forgues, 2001) Les institutions libérales
sont les conditions de l'innovation capitaliste, car elles assurent la cohésion
sans laquelle on tomberait dans la condition naturelle dépeinte par Hobbes.
À nos fins, l’essentiel ici est de retenir que
l’innovation capitaliste est une réalité doublement dialectique :
1. Elle est une forme phénoménale : les
changements de plus en plus nombreux et rapides au niveau des phénomènes se
déroulent sur le fonds d’une continuité structurelle durable au niveau de
l’essence, c’est-à-dire la logique de la réification (sous ses différentes
facettes : capital, État, etc.). (Mészáros, 1995, 1968 ; Harvey, 1989 ; Lukács,
1978, 1960 ; Polanyi, 1957)
2. Le triomphe des innovations (la
généralisation de la forme marchande de la force de travail, par exemple)
emmène leur institutionnalisation et même leur changement en traditions, source
additionnelle de contradictions. (L’institutionnalisme historique parle de «
path dependency » [Lecours et al.,
2002] ; Lukács parlait de la «période de conséquences» qui suit certains choix
sociaux fondamentaux. [Pinkus, 1975])
Face au processus de composition, de
décomposition et de recomposition constante qui caractérise un monde régi par
la dynamique de l’accumulation capitaliste, les acteurs recherchent la
stabilité dans les institutions hors marché de l’État, du Droit et de la
famille, processus contradictoire dans et par lequel ceux qui contestent
l’ordre établi arrachent des concessions, qui peuvent par la suite devenir des
rouages du système. Offe, O’Connor et Habermas ont mis en relief la
contradiction entre les fonctions d’accumulation et de légitimisation de l’État
capitaliste. (Offe, 1984 ; Habermas, 1973; O’Connor, 1973) Puisant inspiration
dans l’oeuvre de Polanyi, Esping-Andersen a produit un modèle, qui a fait
école, de l’État-providence en tant que structure de démarchandisation des
rapports de production et de consommation. (Esping‑Andersen, 1999 ; Offe, 1984)
Par ailleurs, citant la théorie institutionnaliste de Coase, Melchers (2004)
affirme que les firmes capitalistes elles-mêmes ne fonctionnent pas seulement
selon le mécanisme des prix, choisissant aussi par moments de ne pas le faire
afin de réduire leurs coûts transactionnels.
Sous le voile idéologique de l'individualisme
héroïque, l’impulsion moderne de l’innovation a comme moteur non seulement la
soif de la liberté, mais aussi l'impératif du contrôle. La modernité est
créatrice et créature de formes toujours plus poussées de discipline et de
domination. Elle est l’ère de l’institution totale (Goffman, 1961), du
Panopticon (Foucault, 1975), de l’univers concentrationnaire (Los, 2004 ;
Arendt, 1979), du génocide planifié (Mann, 2005, 2004). Par ailleurs, les 19e
et 20e siècle n’ont pas seulement perfectionné l’État comme un « effroyable
corps parasite, qui recouvre comme d’une membrane le corps de la société
[française] et en bouche tous les pores» (Marx, 1975), démontrant une capacité
sans cesse renouvelée d’absorber les résistances (Lamoureux, 2002 ; Bourque,
Duchastel et Pineault, 1999), mais ont aussi innové sans arrêt dans la création
de formes de plus en plus raffinées de contrôle et de domination au sein des
rapports de production. (Harvey, 1989 ; Hales, 1980 ; Braverman, 1974)
Entre l’anarchie du marché et le despotisme de
l’État et de l’entreprise se profile cependant constamment une autre tendance,
celle d’une innovation autre, tendant
vers la palliation de l’aliénation moderne, voire sa transformation
structurelle. Il s’agit de la myriade d’actions qui contestent, à différentes
échelles, le despotisme de l’État et du marché, inventant de nouveaux rapports
collectifs de production et de consommation ou infléchissant de manière
innovatrice ceux qui existent déjà. (Browne, 1992, 1991, 1990) Comme Jean-Louis
Laville (2001, 2000) l’a récemment souligné, ces résistances aux logiques
sociales dominantes plongent leurs racines profondément dans l’histoire de la
modernité, remontant aux initiatives populaires de constitution d’espaces
publics plébéiens dans la période entre la Révolution française de 1789 et
celle de 1848 (Moggach, 2000a, 2000b ; Eley,1992 ; Thompson, 1968), et
s’étendant aux projets de construction d’une économie sociale et solidaire
aujourd’hui. La question sociale d’aujourd’hui est en continuité directe avec
celle d’il y a 150 ans. (Browne, 2000 ; 1999)
Le néo‑libéralisme s'en prend aux pratiques de
démarchandisation, exacerbant énormément la fragilisation. (Fecteau, 2004) Les
résistances à ce processus ont souvent l'air conservatrices, parce qu'elles
cherchent à préserver des règles et des mécanismes de stabilisation et de
cohésion. Il est vrai qu’Edmund Burke, ce père du conservatisme, fustigeait les
révolutionnaires de 1789 pour avoir méconnu la nécessité historique des
institutions, pour avoir pensé qu’il était possible simplement de raser
celles-ci et de reconstruire la société de fond en comble. (Burke, 1968) Selon
lui, l’innovation ne devait se produire que par l’évolution organique des
institutions dans le temps. Aujourd’hui, un néo-libéralisme fort apparenté au
libéralisme que critiquait Burke embrasse de nouveau l’utopie d’une société des
individus unis dans leurs rapports à la nature — à la fois la nature externe,
celle des ressources à exploiter et des territoires à aménager, et la nature interne,
celle du désir et de la crainte, fondements de la propriété privée, du marché
et de l’État. On aurait toutefois tort d’identifier comme passéistes ou de «
burkéennes » les résistances contemporaines au néo-libéralisme. Il s’agit
plutôt de saisir le moment historique dont sortent les progressistes
aujourd’hui.
Longtemps animés par un élan productiviste
partageant la même utopie techniciste que le libéralisme, les courants
dominants du socialisme aux 19e et 20e siècles ont épousé la vision d’une transformation
radicale et totale de la nature — celle de l’être humain et de son
environnement. C’était, pour reprendre les mots d’Edward Thompson, « the
central proposition, then acclaimed in Soviet orthodoxy, that in socialist
society the struggle between classes would give way to the more basic struggle
between men and nature : massed battalions of tractors, each flying a red flag,
waging furious war upon the virgin steppes». (Thompson, 1977, 258) Sous ses
formes les plus extrêmes (sous Staline, Mao ou Pol Pot), on n’a pas hésité à
traiter des populations entières comme un matériau abondant à travailler, à
transformer et, au besoin, à sacrifier.
Depuis quelques années, la gauche a épousé le
scepticisme, voire l’agnosticisme, quant aux perspectives de transformation
sociale et d’émancipation ; elle s’est faite modeste dans ses ambitions, comme
dans ses prétentions intellectuelles. On n’en veut plus des mots d’ordre, des
catéchismes, des formules toutes faites, des promesses radieuses d’avenirs
meilleurs. On s’attend à des idées et des projets concrets, spécifiques,
réalisables dans l’espace d’une vie. Les résistances à l’ordre établi en
Occident aujourd’hui cherchent à s'adapter aux structures ou à les habiter
autrement, plutôt que de proclamer l’impératif de leur abolition, contrairement
aux mouvements qui ont dominé la lutte anti-capitaliste pendant plus d’un
siècle. On veut changer le monde, mais pas n’importe comment. On s’inspire d’un
côté d’une conscience des limites écologiques du possible ; d’autre part, on se
nourrit d’une connaissance sociologique de l’épaisseur institutionnelle du
social. Cette « modestie » peut donner à la gauche qui l’affiche une allure de
conservatisme. En réalité, la question est plus complexe que cela. On ne peut
plus accepter de modèle téléologique de l’histoire ou même croire en la notion
du progrès. Cela n’interdit toutefois pas de penser les innovations et les
transformations sociales émancipatrices. Il s’agit de réinventer la pensée
utopique et c’est le projet qu’on voit renaître un peu partout aujourd’hui.
Le néo‑libéralisme cherche l'innovation
constante dans le cadre d'une certaine logique d'action, celle du marché ; les
résistances au néo‑libéralisme aujourd’hui tentent d'innover dans tout
l'éventail possible des logiques d'action, en s'opposant à la transformation
effrénée des institutions apportée par le néo‑libéralisme. Il s’agit de
transformer le monde, de viser l’émancipation humaine, mais dans la conscience
de la densité et de la complexité du social, qui interdisent les stratégies
simples et meurtrières d’une autre époque. Len Arthur et ses collègues (2004)
ont par ailleurs sûrement raison d’affirmer qu’on aurait tort de s’enfermer
dans une vision apocalyptique ou linéaire du changement.
Lefebvre has shown how social space is far from
uniform and that social actors and social groups are able to construct a
variety of cultural forms that — although bounded in various ways — mutually
coexist while developing independently of each other. This raises the distinct
possibility that it is possible to implement social change through different
and alternative practices synchronically, in the present. Such a view contrasts
with the more traditional approaches to radical social change that assume that
‘real' change is reliant on collective mobilization to achieve change
diachronically (and in the future). (2004, 9)
L’innovation sociale émancipatrice implique non
seulement une spatialité sociale autre, mais aussi une temporalité différente.
L’innovation capitaliste a toujours comme impératif d’écourter le plus possible
le temps nécessaire à la production et à la distribution. On a beaucoup évoqué
le caractère instantané des communications et des transferts de capitaux rendu
possible par les nouvelles technologies de l’information et de la
communication, en le contrastant avec le monde traditionnel encore ancré dans
les rythmes lents, sinon de la campagne, du moins du corps humain. Quant au
temps de la consommation, l’industrie capitaliste cherche aussi à le réduire,
afin qu’il puisse se répéter le plus souvent possible ; mais il s’agit en même
temps souvent d’allonger l’expérience vécue de la consommation, à en faire une
expérience esthétique, afin que le consommateur éprouve le sentiment de «
sortir du temps » tout en consommant toujours davantage et plus souvent. Le
temps de l’innovation sociale émancipatrice est tout autre. Mais là encore, le
temps de l’émancipation ne peut plus se penser selon le modèle de la sublimité
qui a caractérisé le processus de changement préconisé par le socialisme
révolutionnaire du 20e siècle. Le concept de l’innovation sociale émancipatrice
appelle aujourd’hui une compréhension nouvelle de la multiplicité et de
l’hétérogénéité des temps sociaux. (Brose, 2004 ; Giesen, 2004 ; Harvey, 1989;
Bloch, 1978 ; Lefebvre, 1968 ; Gurvitch, 1961)
Paul Leduc Browne
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