vendredi 31 août 2012

Les élections : un outil de transformation sociale ou de reproduction de la domination?



Faut-il aller voter ou s’assujettit-on en le faisant à sa propre domination par un système inique ?


Vieux débat ! Jusqu’au 19e siècle, tous étaient d’accord que le principe même du gouvernement représentatif allait à l’encontre de la démocratie, puisque fondé sur le principe aristocratique : le pouvoir souverain y est exercé par « les meilleurs » et subi par le peuple. Que celui-ci aille aux urnes voter pour des représentants ne change rien au fait que ce sont ceux-ci qui exercent ensuite le pouvoir sur lui jusqu’aux prochaines élections. Et si, officiellement, les représentants gouvernent « au nom » du peuple, il n’en reste pas moins que ce « mandat » reçu du peuple confère aux gouvernants une marge d’action extrêmement vaste, limitée uniquement par les « checks and balances », les contrepoids mis en place sur le plan constitutionnel pour endiguer l’arbitraire des représentants : division des pouvoirs (exécutif-législatif-judiciaire, fédéral-provincial), droits des citoyens, protection des minorités, etc.

À partir de la fin du 18e siècle, des débats s’amorceront pour essayer de penser la démocratie représentative au-delà de l’opposition classique entre la démocratie (exercice direct du pouvoir souverain par le peuple) et l’aristocratie. Mais tous ces efforts, malgré la sophistication dont ils ont souvent fait preuve, n’ont pas su résoudre l’aporie d’un régime politique qui accorde à quelques-uns le pouvoir sur l’ensemble, mais en prétendant que c’est celui-ci qui est l’ultime auteur des actes de ses maîtres.

L’institution des élections comme une compétition entre une poignée de formations politiques a fait en sorte que le système représentatif devient un simulacre de la concurrence marchande (ou de l’épreuve sportive, ce qui, de nos jours, sont deux réalités tellement enchevêtrées qu’il serait difficile de les dissocier), comme Schumpeter l’avait montré avec beaucoup de « réalisme » cynique. Le déroulement des campagnes électorales aux Etats-Unis en particulier illustre combien la possibilité d’y participer de manière significative dépend de filtres très opaques : la capacité de déployer des sommes fabuleuses d’argent ; l’occasion et la volonté de s’inscrire à la liste des électeurs éligibles ; l’accès aux médias. Ce n’est pas pour rien qu’on a baptisé le régime politique étatsunien un État à parti unique avec deux partis en alternance.

Un système de scrutin majoritaire uninominal à un tour comme au Canada a historiquement eu tendance à produire un régime à deux partis dominants qui essayent de créer de grandes coalitions d’intérêt et à graviter vers le centre de l’échiquier politique, afin de s’attirer l’appui du plus grand nombre possible d’électeurs. Les partis politiques dont l’objectif est un changement systémique profond auront tendance à être très marginalisés dans un tel contexte. Les politologues ont souligné la stabilité de telles grandes coalitions (Aristote déjà insistait sur l’idée que les régimes politiques les plus stables reposaient sur une importante couche moyenne de citoyens) ; mais cette stabilité s’achetait au prix d’une distanciation de plus en plus grande entre la volonté de chaque citoyen et les actions des gouvernements. Aujourd’hui, tout l’appareil des partis et des conglomérats médiatiques vise à éclipser tout parti politique qui n’embrasserait pas le néolibéralisme. La situation au Québec en 2012 illustre cela, alors que seuls trois partis politiques néolibéraux ont une chance de former un gouvernement, alors que les partis qui représentent une véritable alternative sont marginalisés.

Il faut aussi dire que le moyen de choisir les représentants fait aussi partie du problème. Rousseau croyait que les citoyens seraient plus portés à penser l’intérêt général s’ils pouvaient plonger dans leur for intérieur, libres de l’influence des autres. C’est seulement ainsi, pensait-il, que chacun, ne réfléchissant que par lui-même, serait à même de se hisser au-dessus des intérêts particuliers de tel ou tel groupe et de ne pas faire obstacle à la volonté générale. Or, à l’ère des communications de masse, les intérêts particuliers de toutes sortes passent outre le bouche-à-oreille pour pénétrer la conscience de chacun, formant et déformant l’intellect et la moralité individuelles. De plus en plus, les partis politiques se sont dotés de moyens raffinés d’identifier des gammes de « produits électoraux » susceptibles de plaire à des marchés d’électeurs variés. La coalition d’intérêts présentée lors des élections peut alors ressembler davantage à une somme bigarrée de promesses ciblant des groupes ayant en fait peu en commun qu’à un regroupement idéologiquement et socialement cohérent. Toute démocratie digne de ce nom doit assurer un processus proprement éducatif et formateur de délibération individuelle et collective. On ne peut pas laisser chaque citoyenne et citoyen dans son isolement par rapport au dialogue et à la réflexion communs et continus avec les autres, sans quoi chacun sera tout seul avec les machines publicitaires et propagandistes de l’État et des appareils politiques (et intérêts économiques) qui le constituent.

Cela étant dit, il faut se garder de fonder trop rapidement un refus de participer aux élections sur cette critique de la démocratie représentative. S’il est vrai que le gouvernement représentatif abolit l’autonomie de l’individu et des collectivités au profit de leur hétéronomie, on est mieux de ne pas présenter cet argument comme un absolu moral, en faisant abstraction des conditions matérielles. Élire un gouvernement « représentatif », c’est se donner un maître, soit. L’action de voter pour un tel gouvernement constitue une collusion avec sa propre sujétion à la domination d’autrui : sans doute. Mais il faut ajouter deux considérations, l’une au niveau des principes, l’autre au niveau des tactiques.

Du point de vue tactique, il faut se demander si tous les partis sont pour autant les mêmes ? Peut-on prévoir des conséquences différentes selon le parti qui prend le pouvoir ? Ces conséquences sont-elles négligeables ? Le problème ici, c’est qu’un argumentaire anarchiste très souvent cible l’État comme une abstraction à rejeter en bloc, sans s’interroger sur ce qu’il représente concrètement. Or, l’État est un ensemble de rapports sociaux : toute la hiérarchie des rapports de classe et des autres rapports de pouvoir se reproduit en lui et à travers lui. Dans ces classiques de la sociologie politique que sont Les luttes de classe en France et Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, Marx montra comment différents partis avançaient les intérêts de différentes fractions et coalitions de classe. Aujourd’hui, on peut voir que le gouvernement Harper représente de manière assez étroite l’industrie pétrolière et l’industrie minière, ainsi que des intérêts régionaux et des groupes d’appartenance (notamment religieux). Là où le Parti Libéral du Canada et feu le Parti Progressiste-Conservateur se ressemblaient quand même beaucoup, en tant que deux partis fermement ancrés dans la base sociale des milieux financiers de Toronto, le Parti Conservateur de Harper représente un changement qualitatif significatif. Vu les dommages qu’il cause, peut-on le laisser aller en se disant que tous les partis se valent, que le vrai pouvoir est dans la rue et que voter est un leurre ? Comment être indifférent à l’identité du maître qu’on s’est donné, lorsqu’on sait que certains maîtres infligeront tellement plus de peine que d’autres ?

Par analogie, s’abstiendra-t-on de critiquer tel ou tel recteur d’université, parce que tous les recteurs sont des maîtres et donc également condamnables ? Ou cherchera-t-on à se doter du recteur le moins destructif ou réactionnaire possible, sans abandonner le combat pour une université sans recteur, dans une société sans État ?

Il peut également être pertinent d’élire des représentant-e-s qui pourront se servir d’assemblées et de parlements comme de tribunes, afin d’opposer et de proposer. Un brillant exemple fut Karl Liebknecht, co-fondateur avec Rosa Luxemburg du Parti communiste allemand, qui se servit de son statut de député pour dénoncer l’impérialisme militaire de l’État allemand et le capitalisme. Plus près de nous, on ne peut que saluer les efforts d’Amir Khadir en tant que député à l’Assemblée nationale du Québec. Appuyer de tels députés comme des tribuns du peuple n’implique pas en soi souhaiter les avoir comme maîtres. Rosa Luxemburg a publié des pages convaincantes soulignant l’importance de se servir de toutes les tribunes, mais dénonçant tout socialiste qui participerait à un gouvernement « bourgeois » (comme le socialiste français Millerand).

Du point de vue  des principes, le problème est-il le vote en soi ou plutôt le vote dans le contexte du gouvernement représentatif aristocratique ? Voter pour choisir les orientations de la collectivité, les finalités de la répartition des ressources, sera sans doute toujours nécessaire. L’élection d’individus à des postes peut-être pas toujours. Aussi, l’élection de délégués, d’exécutants dotés de mandats limités et précis, n’est pas la même chose que celle de députés plénipotentiaires jouissant d’un mandat ouvert de plusieurs années.

Toute véritable démocratie, en tant que participation directe du peuple dans le gouvernement de l’affaire publique, exige la participation réelle de tous et de toutes. Cette participation doit revêtir des formes nécessaires et appropriées, c’est-à-dire être juste, inclusive, transparente, prévisible. Elle soit donc se dérouler dans des temps et des espaces qui permettent son actualisation optimale. En un mot, il faut qu’elle passe par des formes institutionnelles et organisationnelles. La « rue » en tant que telle n’est pas la démocratie, parce que toute la vie ne se passe pas dans la rue, parce que tout le monde n’est pas dans la rue, parce qu’il faut que les citoyennes et citoyens aient un regard, une voix, un vote qui embrassent l’ensemble de la vie sociale – et que ces voix et ces votes comptent. Mais pour qu’elles le fassent réellement, il faut réaliser l’égalité des conditions (William Morris) de toutes et de tous, pour que nul groupe ne puisse, par son contrôle prépondérant des ressources économiques, de la force ou des moyens de persuasion, déformer la vie politique.

 Paul Leduc Browne

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