Faut-il aller
voter ou s’assujettit-on en le faisant à sa propre domination par un système
inique ?
Vieux
débat ! Jusqu’au 19e siècle, tous étaient d’accord que le
principe même du gouvernement représentatif allait à l’encontre de la
démocratie, puisque fondé sur le principe aristocratique : le pouvoir
souverain y est exercé par « les meilleurs » et subi par le peuple.
Que celui-ci aille aux urnes voter pour des représentants ne change rien au
fait que ce sont ceux-ci qui exercent ensuite le pouvoir sur lui jusqu’aux
prochaines élections. Et si, officiellement, les représentants gouvernent
« au nom » du peuple, il n’en reste pas moins que ce
« mandat » reçu du peuple confère aux gouvernants une marge d’action
extrêmement vaste, limitée uniquement par les « checks and
balances », les contrepoids mis en place sur le plan constitutionnel pour
endiguer l’arbitraire des représentants : division des pouvoirs
(exécutif-législatif-judiciaire, fédéral-provincial), droits des citoyens, protection
des minorités, etc.
À partir de la
fin du 18e siècle, des débats s’amorceront pour essayer de penser la
démocratie représentative au-delà de l’opposition classique entre la démocratie
(exercice direct du pouvoir souverain par le peuple) et l’aristocratie. Mais
tous ces efforts, malgré la sophistication dont ils ont souvent fait preuve,
n’ont pas su résoudre l’aporie d’un régime politique qui accorde à quelques-uns
le pouvoir sur l’ensemble, mais en prétendant que c’est celui-ci qui est
l’ultime auteur des actes de ses maîtres.
L’institution
des élections comme une compétition entre une poignée de formations politiques
a fait en sorte que le système représentatif devient un simulacre de la
concurrence marchande (ou de l’épreuve sportive, ce qui, de nos jours, sont
deux réalités tellement enchevêtrées qu’il serait difficile de les dissocier),
comme Schumpeter l’avait montré avec beaucoup de « réalisme »
cynique. Le déroulement des campagnes électorales aux Etats-Unis en particulier
illustre combien la possibilité d’y participer de manière significative dépend
de filtres très opaques : la capacité de déployer des sommes fabuleuses
d’argent ; l’occasion et la volonté de s’inscrire à la liste des électeurs
éligibles ; l’accès aux médias. Ce n’est pas pour rien qu’on a baptisé le
régime politique étatsunien un État à parti unique avec deux partis en
alternance.
Un système de
scrutin majoritaire uninominal à un tour comme au Canada a historiquement eu
tendance à produire un régime à deux partis dominants qui essayent de créer de
grandes coalitions d’intérêt et à graviter vers le centre de l’échiquier
politique, afin de s’attirer l’appui du plus grand nombre possible d’électeurs.
Les partis politiques dont l’objectif est un changement systémique profond
auront tendance à être très marginalisés dans un tel contexte. Les politologues
ont souligné la stabilité de telles grandes coalitions (Aristote déjà insistait
sur l’idée que les régimes politiques les plus stables reposaient sur une importante
couche moyenne de citoyens) ; mais cette stabilité s’achetait au prix
d’une distanciation de plus en plus grande entre la volonté de chaque citoyen
et les actions des gouvernements. Aujourd’hui, tout l’appareil des partis et
des conglomérats médiatiques vise à éclipser tout parti politique qui n’embrasserait
pas le néolibéralisme. La situation au Québec en 2012 illustre cela, alors que
seuls trois partis politiques néolibéraux ont une chance de former un
gouvernement, alors que les partis qui représentent une véritable alternative
sont marginalisés.
Il faut aussi
dire que le moyen de choisir les représentants fait aussi partie du problème.
Rousseau croyait que les citoyens seraient plus portés à penser l’intérêt
général s’ils pouvaient plonger dans leur for intérieur, libres de l’influence
des autres. C’est seulement ainsi, pensait-il, que chacun, ne réfléchissant que
par lui-même, serait à même de se hisser au-dessus des intérêts particuliers de
tel ou tel groupe et de ne pas faire obstacle à la volonté générale. Or, à
l’ère des communications de masse, les intérêts particuliers de toutes sortes
passent outre le bouche-à-oreille pour pénétrer la conscience de chacun,
formant et déformant l’intellect et la moralité individuelles. De plus en plus,
les partis politiques se sont dotés de moyens raffinés d’identifier des gammes
de « produits électoraux » susceptibles de plaire à des marchés
d’électeurs variés. La coalition d’intérêts présentée lors des élections peut
alors ressembler davantage à une somme bigarrée de promesses ciblant des groupes
ayant en fait peu en commun qu’à un regroupement idéologiquement et socialement
cohérent. Toute démocratie digne de ce nom doit assurer un processus proprement
éducatif et formateur de délibération individuelle et collective. On ne peut
pas laisser chaque citoyenne et citoyen dans son isolement par rapport au
dialogue et à la réflexion communs et continus avec les autres, sans quoi chacun
sera tout seul avec les machines publicitaires et propagandistes de l’État et
des appareils politiques (et intérêts économiques) qui le constituent.
Cela étant dit,
il faut se garder de fonder trop rapidement un refus de participer aux élections
sur cette critique de la démocratie représentative. S’il est vrai que le gouvernement
représentatif abolit l’autonomie de l’individu et des collectivités au profit
de leur hétéronomie, on est mieux de ne pas présenter cet argument comme un
absolu moral, en faisant abstraction des conditions matérielles. Élire un
gouvernement « représentatif », c’est se donner un maître,
soit. L’action de voter pour un tel gouvernement constitue une collusion
avec sa propre sujétion à la domination d’autrui : sans doute. Mais il
faut ajouter deux considérations, l’une au niveau des principes, l’autre au
niveau des tactiques.
Du point de vue
tactique, il faut se demander si tous les partis sont pour autant les
mêmes ? Peut-on prévoir des conséquences différentes selon le parti qui
prend le pouvoir ? Ces conséquences sont-elles négligeables ? Le
problème ici, c’est qu’un argumentaire anarchiste très souvent cible l’État
comme une abstraction à rejeter en bloc, sans s’interroger sur ce qu’il
représente concrètement. Or, l’État est un ensemble de rapports sociaux :
toute la hiérarchie des rapports de classe et des autres rapports de pouvoir se
reproduit en lui et à travers lui. Dans ces classiques de la sociologie
politique que sont Les luttes de classe
en France et Le 18 Brumaire de Louis
Bonaparte, Marx montra comment différents partis avançaient les intérêts de
différentes fractions et coalitions de classe. Aujourd’hui, on peut voir que le
gouvernement Harper représente de manière assez étroite l’industrie pétrolière
et l’industrie minière, ainsi que des intérêts régionaux et des groupes
d’appartenance (notamment religieux). Là où le Parti Libéral du Canada et feu
le Parti Progressiste-Conservateur se ressemblaient quand même beaucoup, en
tant que deux partis fermement ancrés dans la base sociale des milieux
financiers de Toronto, le Parti Conservateur de Harper représente un changement
qualitatif significatif. Vu les dommages qu’il cause, peut-on le laisser aller
en se disant que tous les partis se valent, que le vrai pouvoir est dans la rue
et que voter est un leurre ? Comment être indifférent à l’identité du
maître qu’on s’est donné, lorsqu’on sait que certains maîtres infligeront
tellement plus de peine que d’autres ?
Par analogie,
s’abstiendra-t-on de critiquer tel ou tel recteur d’université, parce que tous
les recteurs sont des maîtres et donc également condamnables ? Ou
cherchera-t-on à se doter du recteur le moins destructif ou réactionnaire
possible, sans abandonner le combat pour une université sans recteur, dans une
société sans État ?
Il peut
également être pertinent d’élire des représentant-e-s qui pourront se servir
d’assemblées et de parlements comme de tribunes, afin d’opposer et de proposer.
Un brillant exemple fut Karl Liebknecht, co-fondateur avec Rosa Luxemburg du
Parti communiste allemand, qui se servit de son statut de député pour dénoncer
l’impérialisme militaire de l’État allemand et le capitalisme. Plus près de
nous, on ne peut que saluer les efforts d’Amir Khadir en tant que député à
l’Assemblée nationale du Québec. Appuyer de tels députés comme des tribuns du
peuple n’implique pas en soi souhaiter les avoir comme maîtres. Rosa Luxemburg
a publié des pages convaincantes soulignant l’importance de se servir de toutes
les tribunes, mais dénonçant tout socialiste qui participerait à un
gouvernement « bourgeois » (comme le socialiste français Millerand).
Du point de
vue des principes, le problème
est-il le vote en soi ou plutôt le vote dans le contexte du gouvernement
représentatif aristocratique ? Voter pour choisir les orientations de la
collectivité, les finalités de la répartition des ressources, sera sans doute
toujours nécessaire. L’élection d’individus à des postes peut-être pas
toujours. Aussi, l’élection de délégués, d’exécutants dotés de mandats limités
et précis, n’est pas la même chose que celle de députés plénipotentiaires
jouissant d’un mandat ouvert de plusieurs années.
Toute véritable
démocratie, en tant que participation directe du peuple dans le gouvernement de
l’affaire publique, exige la participation réelle de tous et de toutes. Cette
participation doit revêtir des formes nécessaires et appropriées, c’est-à-dire
être juste, inclusive, transparente, prévisible. Elle soit donc se dérouler
dans des temps et des espaces qui permettent son actualisation optimale. En un
mot, il faut qu’elle passe par des formes institutionnelles et
organisationnelles. La « rue » en tant que telle n’est pas la
démocratie, parce que toute la vie ne se passe pas dans la rue, parce que tout
le monde n’est pas dans la rue, parce qu’il faut que les citoyennes et citoyens
aient un regard, une voix, un vote qui embrassent l’ensemble de la vie sociale
– et que ces voix et ces votes comptent. Mais pour qu’elles le fassent
réellement, il faut réaliser l’égalité des conditions (William Morris) de toutes et
de tous, pour que nul groupe ne puisse, par son contrôle prépondérant des
ressources économiques, de la force ou des moyens de persuasion, déformer la
vie politique.
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