Mon dernier
billet offrait quelques pensées au sujet de la fonction de la propagande dans
le changement social. Il restait toutefois à un niveau très général. L’esquisse
des dimensions éthique et esthétique de la propagande permet de mieux saisir
comment elle fonctionne pour assurer la reproduction d’une cohésion sociale ou
pour déstabiliser celle-ci et apporter le changement.
Comme je l’ai affirmé dans le billet du 1er juillet, une façon très commune de rallier ses partisans est de construire un adversaire au moyen d’une campagne de propagande et de le rejeter en raison de ses prétendues tares morales. En politique, les forces qui veulent apporter un changement radical le font autant que les défenseurs du statu quo, mais autrement, puisque ceux-ci défendent généralement le pouvoir politique et économique établi, alors que les partisans du changement radical ont tendance à s’opposer à celui-ci.
Ainsi, tant les partisans du changement radical que les défenseurs du statu quo affichent leur pureté morale ou idéologique, tout en dénonçant l’immoralité de l’adversaire qu'ils ont construit : son opportunisme, sa vénalité, sa corruption, son appui – subjectif ou objectif – à des intérêts égoïstes, partiels et partiaux, voire son sexisme, son racisme, son autoritarisme, etc. Vu le besoin de faire mal paraître l’adversaire et vu l’impératif de décourager toute tentation des partisans de se rapprocher de lui, cette dénonciation morale assumera souvent un ton moqueur, sarcastique, indigné, colérique. L’adversaire, humilié, aura ainsi un moins grand pouvoir d’attraction. Les partisans dont la propagande cherche à cimenter l’allégeance craindront d’être associé à l’adversaire, de peur de subir le même sort. La propagande ne peut laisser planer de doute quant à l’identité de ceux et de celles qui sont supérieurs sur le plan éthique et intellectuel, et de ceux et de celles qui sont inférieurs ou condamnables. On essaye de faire ressentir de la honte à ceux qui pourraient même pour un instant douter de la culpabilité et de la bassesse de l’ennemi.
On a beaucoup parlé dans les médias au cours du printemps dernier de l’utilisation de l’humour par le premier ministre Charest. On a aussi pu observer qu’il s’agit d’un humour par moments moqueur et sarcastique. Il en va de même des porte-parole du gouvernement Harper, qui préfèrent souvent ridiculiser leurs adversaires, plutôt que de débattre avec eux. (On se souviendra du traitement qu’ils ont réservé à Stéphane Dion.)
Les défenseurs du statu quo sont toutefois loin d’avoir le monopole de la polémique railleuse et sarcastique. Karl Marx, par exemple, en était un maître. Il suffit de lire des ouvrages tels que La Sainte famille, L’Idéologie allemande, La misère de la philosophie ou Le Capital.
Les partisans du changement radical se distinguent toutefois des défenseurs du statu quo par le fait que ceux-ci sont en principe proches du pouvoir économique et politique (ou croient l'être), alors que ceux-là sont le plus souvent dans une position subordonnée et oppositionnelle (ou pensent l'être). Imbus du sentiment que le pouvoir hégémonique est une condition naturelle, pleinement confiants en eux-mêmes, les défenseurs du statu quo ne sont pas faciles à intimider au moyen de sarcasmes. L’indignation et l’affirmation de leur propre supériorité morale sont l’attitude de choix des partisans du changement radical lorsqu’ils dénoncent le statu quo et les agissements de ses défenseurs. Les partisans du changement radical ont tendance à réserver leurs sarcasmes pour leurs adversaires internes, c'est-à-dire les individus et les tendances politiques qui leur sont proches. Encore une fois, Marx et Lénine étaient des modèles dans le genre. On songe à la démolition par Marx de Bruno Bauer, Max Stirner, Pierre-Joseph Proudhon.
Dans les mouvements d’opposition et de résistance, qui sont souvent sur la défensive, on cherche à consolider le noyau du groupe en se livrant à des polémiques moralisatrices ciblant tous ceux et toutes celles qui ne se conforment pas en tout temps aux attitudes et au comportement collectifs. On tombe ainsi souvent dans le sectarisme : les militantes et les militants ont tendance à consacrer le gros de leurs efforts au renforcement de leur tendance, de leur ligne, de leur groupuscule, aux dépens des autres militantes et militants du mouvement. Ce que Bourdieu appellerait le capital ainsi accumulé devient la base d’un micro-pouvoir de quelques idéologues sur un groupe de militantes et de militants. Afin d’assurer son hégémonie dans ces situations, on n’hésitera pas à se livrer à des dénonciations visant à diviser l’ensemble entre les « purs » et les « impurs », ceux et celles qui se conforment à une certaine interprétation de l’idéologie et à la conduite qu’elle prescrit – et les autres. Si certaines tendances politiques semblent s’y adonner davantage que d’autres, c’est une réalité dans tous les milieux d’opposition marginaux qui essayent de construire une identité distincte, afin de faire concurrence aux autres groupes et tendances. Les anarchistes n’y échappent pas davantage que les communistes qu’ils traitent d’autoritaires.
Paul Leduc Browne
Comme je l’ai affirmé dans le billet du 1er juillet, une façon très commune de rallier ses partisans est de construire un adversaire au moyen d’une campagne de propagande et de le rejeter en raison de ses prétendues tares morales. En politique, les forces qui veulent apporter un changement radical le font autant que les défenseurs du statu quo, mais autrement, puisque ceux-ci défendent généralement le pouvoir politique et économique établi, alors que les partisans du changement radical ont tendance à s’opposer à celui-ci.
Ainsi, tant les partisans du changement radical que les défenseurs du statu quo affichent leur pureté morale ou idéologique, tout en dénonçant l’immoralité de l’adversaire qu'ils ont construit : son opportunisme, sa vénalité, sa corruption, son appui – subjectif ou objectif – à des intérêts égoïstes, partiels et partiaux, voire son sexisme, son racisme, son autoritarisme, etc. Vu le besoin de faire mal paraître l’adversaire et vu l’impératif de décourager toute tentation des partisans de se rapprocher de lui, cette dénonciation morale assumera souvent un ton moqueur, sarcastique, indigné, colérique. L’adversaire, humilié, aura ainsi un moins grand pouvoir d’attraction. Les partisans dont la propagande cherche à cimenter l’allégeance craindront d’être associé à l’adversaire, de peur de subir le même sort. La propagande ne peut laisser planer de doute quant à l’identité de ceux et de celles qui sont supérieurs sur le plan éthique et intellectuel, et de ceux et de celles qui sont inférieurs ou condamnables. On essaye de faire ressentir de la honte à ceux qui pourraient même pour un instant douter de la culpabilité et de la bassesse de l’ennemi.
On a beaucoup parlé dans les médias au cours du printemps dernier de l’utilisation de l’humour par le premier ministre Charest. On a aussi pu observer qu’il s’agit d’un humour par moments moqueur et sarcastique. Il en va de même des porte-parole du gouvernement Harper, qui préfèrent souvent ridiculiser leurs adversaires, plutôt que de débattre avec eux. (On se souviendra du traitement qu’ils ont réservé à Stéphane Dion.)
Les défenseurs du statu quo sont toutefois loin d’avoir le monopole de la polémique railleuse et sarcastique. Karl Marx, par exemple, en était un maître. Il suffit de lire des ouvrages tels que La Sainte famille, L’Idéologie allemande, La misère de la philosophie ou Le Capital.
Les partisans du changement radical se distinguent toutefois des défenseurs du statu quo par le fait que ceux-ci sont en principe proches du pouvoir économique et politique (ou croient l'être), alors que ceux-là sont le plus souvent dans une position subordonnée et oppositionnelle (ou pensent l'être). Imbus du sentiment que le pouvoir hégémonique est une condition naturelle, pleinement confiants en eux-mêmes, les défenseurs du statu quo ne sont pas faciles à intimider au moyen de sarcasmes. L’indignation et l’affirmation de leur propre supériorité morale sont l’attitude de choix des partisans du changement radical lorsqu’ils dénoncent le statu quo et les agissements de ses défenseurs. Les partisans du changement radical ont tendance à réserver leurs sarcasmes pour leurs adversaires internes, c'est-à-dire les individus et les tendances politiques qui leur sont proches. Encore une fois, Marx et Lénine étaient des modèles dans le genre. On songe à la démolition par Marx de Bruno Bauer, Max Stirner, Pierre-Joseph Proudhon.
Dans les mouvements d’opposition et de résistance, qui sont souvent sur la défensive, on cherche à consolider le noyau du groupe en se livrant à des polémiques moralisatrices ciblant tous ceux et toutes celles qui ne se conforment pas en tout temps aux attitudes et au comportement collectifs. On tombe ainsi souvent dans le sectarisme : les militantes et les militants ont tendance à consacrer le gros de leurs efforts au renforcement de leur tendance, de leur ligne, de leur groupuscule, aux dépens des autres militantes et militants du mouvement. Ce que Bourdieu appellerait le capital ainsi accumulé devient la base d’un micro-pouvoir de quelques idéologues sur un groupe de militantes et de militants. Afin d’assurer son hégémonie dans ces situations, on n’hésitera pas à se livrer à des dénonciations visant à diviser l’ensemble entre les « purs » et les « impurs », ceux et celles qui se conforment à une certaine interprétation de l’idéologie et à la conduite qu’elle prescrit – et les autres. Si certaines tendances politiques semblent s’y adonner davantage que d’autres, c’est une réalité dans tous les milieux d’opposition marginaux qui essayent de construire une identité distincte, afin de faire concurrence aux autres groupes et tendances. Les anarchistes n’y échappent pas davantage que les communistes qu’ils traitent d’autoritaires.
Paul Leduc Browne
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire