dimanche 1 juillet 2012

Propagande et transformation sociale (1)


La propagande représente un outil incontournable du changement social. Afin de rassembler celles et ceux qu’on cherche à impliquer dans une œuvre qui ne peut qu’être collective, il faut, comme le dit l’expression américaine, « gagner leurs cœurs et leurs esprits ». Convertis à une façon de penser et à une certaine sensibilité, les individus s’engageront alors, on l’espère, dans une action collective et deviendront – ou s’identifieront davantage – à une cause, un groupe, un ensemble.

On peut agir sur la « façon de penser » des individus à plusieurs niveaux :

• les influencer en leur proposant un discours qui se présente comme analytique, par exemple en citant des statistiques, des données factuelles ;
• leur faire adopter un certain vocabulaire, plutôt qu’un autre, par exemple parler de « boycott » au lieu de « grève » dans le cadre du mouvement étudiant contre la hausse des frais de scolarité au Québec ;
• les amener à penser dans le cadre d’un autre paradigme, par exemple en voyant les impôts non plus comme la contribution de chacun au bien commun, mais comme un pillage de la richesse individuelle par un État prédateur ;
• transformer leurs structures de pensée, leurs orientations épistémologiques fondamentales, par exemple en les éduquant à penser de manière holistique, historique et complexe (dialectique).

Pour changer les choses, il ne s’agit pas seulement de changer la « façon de penser » des gens ; il faut aussi agir sur la manière dont ils vivent ce qui leur arrive. Il est notamment fondamental de créer un sentiment de cohésion et d’identification avec le groupe. On fera appel au besoin d’appartenir des personnes. Cela passe par des stratégies à la fois d’inclusion et d’exclusion. Ainsi, il faut provoquer en eux une sympathie ou une aversion pour certains gestes, certains individus, certains groupes.

Le gouvernement conservateur à Ottawa déploie depuis plusieurs années beaucoup d’efforts pour forger une nouvelle identité canadienne, notamment au moyen d’un récit nationaliste axé sur la gloire militaire et la résurrection de symboles monarchiques liés à un passé colonial et impérial. En cette année 2012, on voit le gouvernement chercher à construire un nouveau mythe de la guerre de 1812, afin d’avancer ce projet nationaliste particulièrement à l’affiche en ce 1er juillet bien entendu.

Le nationalisme et le sentiment d’appartenance à une religion sont les exemples les plus évidents de projets collectifs d’inclusion/exclusion, mais des processus semblables sont à l’œuvre partout. Par exemple, des partisans du mouvement étudiant contre les frais de scolarité ont produit des vidéos d’une puissance séductrice extraordinaire, qui font ressentir la beauté éthique et esthétique des manifestations-casseroles. D’autres vidéos, qui foisonnent sur YouTube, mettent en scène la répression brutale des manifestations contre la hausse des frais de scolarité ou contre la Loi 78 de telle manière qu’on ne peut que craindre les forces de l’ordre et ressentir une profonde sympathie pour les manifestants - à moins de trouver un plaisir à regarder des personnes se faire matraquer, asperger de poivre de cayenne ou de gaz lacrymogène, projeter par terre, menotter. On voit donc à l’œuvre dans ces exemples des techniques qui servent à produire de l’affection ou de l’aversion, et ainsi à engendrer ou à renforcer des sentiments d’appui au mouvement étudiant.

Ce genre de propagande n’est pas à sens unique. Le gouvernement du Québec et ses alliés tâchent non seulement de faire croire au peuple que ceux et celles qui portent le carré rouge se trompent ; ils cherchent également à leur faire craindre le carré rouge, en l’associant à la violence et à l’intimidation, et ainsi à les amener à ressentir une antipathie pour les porteurs du carré rouge.

Dans tous ces cas, la propagande agit sur « les esprits et les cœurs » en créant un monde imaginaire, un construit esthétique, une scène dramatique, à laquelle on est attiré, dans lequel on s’engouffre, où l’on se détache d’autres pensées et émotions pour vivre une série d’émotions « purifiées » de toute distraction. Comme au cinéma, où l’on en vient à oublier qu’on est assis dans une salle à regarder un écran, tant on vit intensément l’histoire qui s’y déroule devant nos yeux, la propagande nous fait vivre des expériences qui intensifient, balisent, voire modifient nos sentiments d’appartenir ou d’être étrangers à une cause, un groupe ou un ensemble.

Comme Michelle Weinroth l’a affirmé : « Like Hannah Arendt’s notion of politics, propaganda can be construed as a form of collective disclosure, « a realm of appearances in which human agents, acting together, disclose who they are and what they wish the world to look like » (Beiner 1983, 12). The preeminent issue here is that propaganda represents that social process in which political actors construct a public stage, delimiting a sphere open to view, yet controlled by those very ideologues whose intent is to dramatize their collective identity in the most ideal apparel. Propaganda provides the forum in which a given community identity may be projected boldly as autonomous, free from perturbing constraints and elevated to incomparable superiority. Clearly, such a phenomenon is not only discursive but fundamentally ritualistic and theatrical. As a transmission of knowledge, propaganda is both a performative deed and a verbal dis-play ; its narration is condensed into quasi-palpable unities of idealism, glorified cameos of its authors’ desires and self-perception. It is a public stage where actions and speeches are aesthetically gathered into a patterned whole, carved out, smoothed over and polished to a lustre that reflects the glamourizing projections of a self-affirming community. » (Michelle Weinroth, Reclaiming William Morris : Englishness, Sublimity, and the Rhetoric of Dissent, Montréal, McGill-Queen’s University Press, 1996, p. 25.)

Loin d’en être à l’abri, les médias de masse carburent à la propagande conçue dans ce sens. Si les protocoles journalistiques peuvent, lorsque suivis rigoureusement, avoir un effet de distanciation et donc un certain potentiel critique, celui-ci ne s’exerce qu’à la surface du récit, par exemple dans le questionnement des « faits ». Le journalisme critique n’interroge en général ni la construction des faits, ni surtout la structure et la genèse du récit propagandiste lui-même. Il serait toutefois erroné de penser que des acteurs pratiquant un certain « refus global » aurait une immunité par rapport à de tels processus parce qu’ils voudraient se protéger de toute « contamination » par la construction du récit par les médias de masse. Aux formes de la propagande hégémonique s’opposent des formes de propagande anti-hégémoniques et les deux partagent des caractéristiques communes. Mais il faudra attendre un autre billet pour en discuter.

Paul Leduc Browne

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