La propagande
représente un outil incontournable du changement social. Afin de rassembler
celles et ceux qu’on cherche à impliquer dans une œuvre qui ne peut qu’être
collective, il faut, comme le dit l’expression américaine, « gagner leurs
cœurs et leurs esprits ». Convertis à une façon de penser et à une
certaine sensibilité, les individus s’engageront alors, on l’espère, dans une
action collective et deviendront – ou s’identifieront davantage – à une cause,
un groupe, un ensemble.
On peut agir sur
la « façon de penser » des individus à plusieurs niveaux :
• les influencer
en leur proposant un discours qui se présente comme analytique, par exemple en
citant des statistiques, des données factuelles ;
• leur faire
adopter un certain vocabulaire, plutôt qu’un autre, par exemple parler de « boycott »
au lieu de « grève » dans le cadre du mouvement étudiant contre la
hausse des frais de scolarité au Québec ;
• les amener à
penser dans le cadre d’un autre paradigme, par exemple en voyant les impôts non
plus comme la contribution de chacun au bien commun, mais comme un pillage de
la richesse individuelle par un État prédateur ;
• transformer
leurs structures de pensée, leurs orientations épistémologiques fondamentales,
par exemple en les éduquant à penser de manière holistique, historique et
complexe (dialectique).
Pour changer les
choses, il ne s’agit pas seulement de changer la « façon de penser »
des gens ; il faut aussi agir sur la manière dont ils vivent ce qui leur
arrive. Il est notamment fondamental de créer un sentiment de cohésion et d’identification
avec le groupe. On fera appel au besoin d’appartenir des personnes. Cela passe
par des stratégies à la fois d’inclusion et d’exclusion. Ainsi, il faut
provoquer en eux une sympathie ou une aversion pour certains gestes, certains
individus, certains groupes.
Le gouvernement
conservateur à Ottawa déploie depuis plusieurs années beaucoup d’efforts pour
forger une nouvelle identité canadienne, notamment au moyen d’un récit
nationaliste axé sur la gloire militaire et la résurrection de symboles
monarchiques liés à un passé colonial et impérial. En cette année 2012, on voit
le gouvernement chercher à construire un nouveau mythe de la guerre de 1812,
afin d’avancer ce projet nationaliste particulièrement à l’affiche en ce 1er
juillet bien entendu.
Le nationalisme
et le sentiment d’appartenance à une religion sont les exemples les plus évidents
de projets collectifs d’inclusion/exclusion, mais des processus semblables sont à l’œuvre partout. Par
exemple, des partisans du mouvement étudiant contre les frais de scolarité ont
produit des vidéos d’une puissance séductrice extraordinaire, qui font
ressentir la beauté éthique et esthétique des manifestations-casseroles. D’autres
vidéos, qui foisonnent sur YouTube, mettent en scène la répression brutale des
manifestations contre la hausse des frais de scolarité ou contre la Loi 78 de
telle manière qu’on ne peut que craindre les forces de l’ordre et ressentir une
profonde sympathie pour les manifestants - à moins de trouver un plaisir à regarder des
personnes se faire matraquer, asperger de poivre de cayenne ou de gaz lacrymogène,
projeter par terre, menotter. On voit donc à l’œuvre dans ces exemples des
techniques qui servent à produire de l’affection ou de l’aversion, et ainsi à
engendrer ou à renforcer des sentiments d’appui au mouvement étudiant.
Ce genre de
propagande n’est pas à sens unique. Le gouvernement du Québec et ses alliés tâchent
non seulement de faire croire au peuple que ceux et celles qui portent le carré
rouge se trompent ; ils cherchent également à leur faire craindre le carré
rouge, en l’associant à la violence et à l’intimidation, et ainsi à les amener à
ressentir une antipathie pour les porteurs du carré rouge.
Dans tous ces
cas, la propagande agit sur « les esprits et les cœurs » en créant un
monde imaginaire, un construit esthétique, une scène dramatique, à laquelle on
est attiré, dans lequel on s’engouffre, où l’on se détache d’autres pensées et émotions
pour vivre une série d’émotions « purifiées » de toute distraction.
Comme au cinéma, où l’on en vient à oublier qu’on est assis dans une salle à
regarder un écran, tant on vit intensément l’histoire qui s’y déroule devant
nos yeux, la propagande nous fait vivre des expériences qui intensifient,
balisent, voire modifient nos sentiments d’appartenir ou d’être étrangers à une
cause, un groupe ou un ensemble.
Comme Michelle
Weinroth l’a affirmé : « Like Hannah Arendt’s notion of politics,
propaganda can be construed as a form of collective disclosure, « a realm
of appearances in which human agents, acting together, disclose who they are
and what they wish the world to look like » (Beiner 1983, 12). The
preeminent issue here is that propaganda represents that social process in
which political actors construct a public stage, delimiting a sphere open to
view, yet controlled by those very ideologues whose intent is to dramatize
their collective identity in the most ideal apparel. Propaganda provides the
forum in which a given community identity may be projected boldly as
autonomous, free from perturbing constraints and elevated to incomparable
superiority. Clearly, such a phenomenon is not only discursive but
fundamentally ritualistic and theatrical. As a transmission of knowledge,
propaganda is both a performative deed and a verbal dis-play ; its
narration is condensed into quasi-palpable unities of idealism, glorified
cameos of its authors’ desires and self-perception. It is a public stage where
actions and speeches are aesthetically gathered into a patterned whole, carved
out, smoothed over and polished to a lustre that reflects the glamourizing
projections of a self-affirming community. » (Michelle Weinroth, Reclaiming William Morris :
Englishness, Sublimity, and the Rhetoric of Dissent, Montréal, McGill-Queen’s
University Press, 1996, p. 25.)
Loin d’en être à
l’abri, les médias de masse carburent à la propagande conçue dans ce sens.
Si les protocoles journalistiques peuvent, lorsque suivis rigoureusement, avoir
un effet de distanciation et donc un certain potentiel critique, celui-ci ne s’exerce
qu’à la surface du récit, par exemple dans le questionnement des « faits ».
Le journalisme critique n’interroge en général ni la construction des faits, ni surtout la structure et la genèse du récit propagandiste lui-même. Il serait
toutefois erroné de penser que des acteurs pratiquant un certain « refus
global » aurait une immunité par rapport à de tels processus parce qu’ils
voudraient se protéger de toute « contamination » par la construction
du récit par les médias de masse. Aux formes de la propagande hégémonique s’opposent
des formes de propagande anti-hégémoniques et les deux partagent des caractéristiques
communes. Mais il faudra attendre un autre billet pour en discuter.
Paul Leduc Browne
Paul Leduc Browne
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