Les événements de mai 1968 en France
commencèrent dans la contestation étudiante d’un système universitaire
archaïque et élitiste. La lutte entre le mouvement étudiant et l’État inspira
une révolte généralisée contre l’ordre établi qui se traduisit très rapidement par
la généralisation de mouvements de grève à travers la société française.
À l’hiver 2012, au Québec, le mouvement
étudiant contre la hausse des frais de scolarité s’orienta bientôt vers une remise
en question de la corruption des élites politiques et économiques, d’une
stratégie de développement économique destructrice de l’environnement et d’une
politique fiscale profitant massivement aux grandes entreprises. Au fil des semaines, c’est de manière
générale le néolibéralisme qui fut de plus en plus remis en question. Si le
mouvement étudiant put toujours compter sur l’appui d’une partie de la
population, nombreux furent ceux qui critiquèrent ses objectifs, ses tactiques
et ses porte-paroles. Nonobstant, le mouvement démontra une ténacité, une
discipline et une persistance extraordinaires. À l’heure de l’écriture de ce
billet, la grève étudiante dure depuis près de quatre mois, malgré tous les
obstacles de taille qu’elle a dû surmonter. Elle continue à donner à toute la
société une leçon remarquable de démocratie et de solidarité, et c’est sans
parler de l’habileté et de l’étincelante créativité de ses militants.
Comme en France en 1968, le mouvement de
contestation au Québec s’est élargi dramatiquement au-delà du monde
universitaire au moment où la démesure et l’arbitraire de la répression étatique
sont devenus intolérables aux yeux d’une forte proportion de la population. Face
à une loi spéciale qui brimait leur liberté d’expression et d’association, face
à des forces de l’ordre qui procédaient à des arrestations de masse, des
citoyennes et des citoyens de tous les âges et de partout au Québec (et même
d’ailleurs) sont sortis dans la rue par milliers et ont défié en masse le
gouvernement. Le mois de mai 2012 vit le Québec emporté par une marée d’actions
contestataires dans toutes ses régions, et notamment par une tactique qui s’est
avérée très contagieuse, la manif-casseroles.
Les revendications de ce mouvement, au-delà de
questions touchant à la hausse des frais de scolarité, à la dette étudiante, à
l’accès à l’enseignement universitaire, soulèvent des questions fondamentales
au sujet de la démocratie parlementaire telle qu’elle existe au Québec. Quel
rapport devrait exister entre les élus et le peuple ? Quelles sont les
limites de la démocratie représentative ? La démocratie directe et la démocratie
délibérative ont-elles une place ? Excédé par la corruption, la
répression, l’impunité, intransigeant face à l’injustice, le mouvement ébranle
profondément non seulement le gouvernement en place, mais aussi toute la
culture politique qui caractérise le Québec depuis longtemps.
Malgré tout ce qui a été réalisé, ce mouvement
reste très fragile. Il s’agit encore en grande partie d’un mouvement d’opinion
que ne portent pas (ou presque pas) d’organisations politiques capables ou
susceptibles de mener et de consolider une transformation durable des
institutions et des pratiques politiques. On voit présentement une explosion de
la spontanéité créative. Mais cela peut-il suffire ? En France, le
mouvement de mai 1968 réussit à créer la possibilité d’une profonde
transformation de la société. Mais il échoua, parce que l’extrême-gauche, qui
portait le projet d’un renouveau radical, était divisée et incapable de
recueillir l’appui nécessaire de la population, alors que les partis de gauche
établis (socialistes et communistes), étaient nettement moins radicaux que le
mouvement de masse. Ces partis prônaient davantage certaines améliorations des
conditions de vie dans le cadre de l’ordre établi, plutôt qu’une transformation
profonde. La tenue d’élections parlementaires générales ramena la politique
dans son cours « normal » et rétablit ainsi la « paix
sociale », c’est-à-dire la sécurité et la stabilité de l’ordre établi.
Au Québec, en ce mois de mai 2012, qu’arriverait-il
si le gouvernement décidait d’aller aux urnes ? Le mouvement se
traduirait-il par l’appui électoral à de nouvelles forces politiques ou plutôt
par le retour à la « normalité » d’une situation où le Parti Libéral
et le Parti Québécois exercent le pouvoir en alternance, tandis que le peuple
attend passivement les prochaines élections pour s’exprimer timidement ? Aussi
magnifique soit-il, le mai québécois pourrait s’avérer un feu de paille, un moment
de ventilation de certaines frustrations, s’il ne voyait pas assez rapidement
l’émergence et l’essor de forces politiques organisées (partis et mouvements)
capables de mettre de l’avant des programmes politiques globaux à la hauteur
des défis de transformation sociale et susceptibles d’obtenir l’appui d’une
partie importante de la population. Cela implique notamment, à toutes les échelles de la société, un profond renouveau de la démocratie représentative en lien avec la prolifération des formes de démocratie participative et délibérative. La question n'est pas l'élection immédiate d'un gouvernement décidé à mettre en application un programme de transformation sociale profonde, mais plutôt l'émergence et la consolidation d'un mouvement de masse prônant cela au niveau de l'État et de la société.
Une condition de possibilité incontournable de l’émergence
de telles forces politiques serait en effet leur enracinement dans des institutions, des formes d’organisation et des pratiques non seulement
politiques, mais économiques et culturelles aussi – et donc dans des entreprises et des associations en transformation. Le mouvement de contestation qui se manifeste
déjà aujourd’hui met de l’avant des revendications à caractère économique, mais
encore surtout au niveau de la redistribution des charges fiscales, du respect
de l’environnement et de la lutte à la corruption. Aussi importants que soient
ces objectifs – et ils le sont absolument, sans aucun doute – il faudrait que
le mouvement remette encore plus profondément en question les rapports de travail,
de propriété et de production. En d’autres mots, il faudrait réfléchir à
d’autres manières d’organiser le travail dans la fonction publique, dans les
entreprises privées et publiques, dans les écoles, les hôpitaux et les
universités. Il faudrait concevoir et diffuser des innovations sociales
destinées à briser le pouvoir institutionnalisé dans les institutions et les
pratiques économiques, éducatives, culturelles, afin de s’attaquer aux rapports
de classe et de genre sur lesquels tout l’ordre social est fondé.
Le « Printemps érable » a mis à
l’ordre du jour la défense et la restauration de politiques et de pratiques
associées à l’État-providence social-démocrate. Mais pour réaliser ce
programme, il lui faudra aller plus loin encore. On le voit dans le fait que la
lutte contre le gouvernement et la réponse de celui-ci prennent immanquablement
l’aspect d’une lutte des classes.
Pour le moment, nous sommes encore dans l’élan
et l’essor d’un extraordinaire mouvement de fête populaire dont il faut jouir
et profiter, car il marquera notre imaginaire encore longtemps. Ce mouvement
est en rupture avec une vie quotidienne marquée par l’aliénation, l’isolement
individuel, la passivité, la souffrance. Le festival populaire dans la rue est
un moment qui ne pourra pas durer très longtemps. Pour avancer de manière
durable, il faudra avancer au-delà d'une simple rupture avec la vie quotidienne vers la transformation de celle-ci. Il
faudra voir comment faire le lien entre des questions telles que le temps de
travail, l’aménagement et le contrôle de l’espace urbain, la propriété des
entreprises, la démocratisation de la gouvernance des institutions, la
durabilité des pratiques économiques, dans l'optique de la construction d'une nouveau système économique et social.
Le moment est venu. Ne ratons pas l’occasion.
Paul Leduc Browne
Le moment est venu. Ne ratons pas l’occasion.
Paul Leduc Browne
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